menahem pressler

  • Menahem Pressler



    Je ne suis pas le premier à écrire sur l'extraordinaire récital du pianiste nonagénaire, Menahem Pressler, plus connu comme l'un des membres fondateurs du célébrissime Beaux-Arts Trio, qui avait lieu hier à la Salle Philharmonique. On peut remercier chaleureusement l'équipe de l'OPRL qui a réussi à faire venir cette légende vivante à Liège. On peut relire le billet que Jean-Pierre Rousseau signait ce matin sur son blog. Il y racontait ces riches rencontres avec un homme dont l'âge et la sagesse inspirent le respect de tous.

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    Au programme, deux des grandes sonates de Franz Schubert, la sol majeur D.894 (1826), une minuscule pièce de caractère de György Kurtág, dédiée par le compositeur à Menahem Pressler et l'extraordinaire dernière sonate en si bémol majeur D. 960, une musique absolue, témoignage ultime et sublime du compositeur. Un choix qui met en évidence la musique pure, celle de la confidence et qui rejette une virtuosité de façade qui n'a jamais été celle de Schubert. On se souviendra que le Beaux-Arts Trio avait donné au disque l'une des versions les plus extraordinaires des trios de Schubert, œuvres ultimes, elles aussi, particulièrement le Second Trio en mi bémol majeur D. 929, daté de 1827. C'est dire si les musiques tardives de Schubert sont familières de notre pianiste qui, à 90 ans, compte désormais trois fois l'âge qu'avait Schubert quand il est mort!

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    Schubert, par G. Klimt



    Ceux qui ont quitté le concert à la pause, prétextant lenteur, absence de dynamique et limites techniques du musicien n'ont non seulement rien compris au temps schubertien, mais ont surtout raté l'occasion d'entendre une version absolue de la dernière sonate. S'il est vrai que les limites dues à l'âge se sont faites entendre lors des deux derniers mouvements de la Sonate en sol majeur, la transcendance s'est pourtant opérée pour celui qui voulait bien la saisir condition obligatoire pour accéder à la passerelle vers un autre temps. La discographie nous a trop souvent habitués à des versions trop rapides et démonstratives qui font de Schubert un autre Beethoven, ce qu'il n'était absolument pas. Vous pourrez relire ce que j'écrivais il y a quelques mois ici même à propos de cette superbe sonate.

    Car le véritable enjeu d'un choix de répertoire aussi audacieux, car il l'est assurément, c'est de parvenir à dire l'essentiel de Schubert et le faisant sien, en faisant comprendre aux auditeurs ces moments de désespoir immenses, ses consolations, ses confidences, ses peurs et ses espoirs. La musique de Schubert exige une parfaite maîtrise du temps, du phrasé et de la nuance. Tout est dans la vérité. J'ai perçu, hier, comme un testament... de Schubert, certes, mais de Pressler aussi. La vérité de Schubert est aussi la sienne, très différente dans son essence, n'oublions pas que la maladie a rongé Schubert, tandis que notre pianiste montre des dispositions exceptionnelles pour son âge avancé.

    Il n'empêche, même trois fois plus âgé que le compositeur qu'il joue, Menahem Pressler se retrouve, lui aussi, au bout du chemin (on l'espère pourtant encore long). Cela lui donne une sagesse, une compréhension exceptionnelle de cette musique si difficile et fait de son témoignage, une véritable leçon de musique, mieux, une leçon de vie. La seule référence à qui me fait penser Pressler est l'enregistrement exceptionnel de Sviatoslav Richter qui, en parfaite possession de ses moyens, était parvenu à me tirer la même impression. Si les deux pianistes sont foncièrement différents dans leur jeu, ils distillent l'un et l'autre une vérité du langage schubertien sur lequel je reviens un peu ce soir.

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    Les trois dernières sonates sont en effet un résumé des états d’âme ultimes de Schubert. Avec le Voyage d’hiver, le dernier quatuor et le fameux quintette à deux violoncelles, elles sont le testament d’un homme qui va mourir à…31ans ! Toutes ces œuvres doivent figurer dans une discothèque de base tant elles sont magnifiques et expressives. Le dernier Schubert n’est pas dupe. Il sait que sa mort est proche. Souffrant depuis 1823, son état se détériore progressivement. Beethoven vient de mourir en 1827 et annonce à qui veut l’entendre que seul le jeune Schubert pourra lui « succéder ». Celui-ci (qui mourra l’année suivante) ressent le besoin de composer trois sonates qui font désormais le pendant avec les trois dernières du compositeur qu’il admirait tant. Oui, mais voilà, le langage de Schubert est radicalement différent. Il serait peut-être même l’opposé. Là où Beethoven nous touche par son universalité et sa force incroyable, Schubert est plus intime, s’adresse à notre individualité et ne possède pas l’optimisme de son aîné.

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    En effet, sa musique est introspective. Elle adopte le pas du « Wanderer », l’errant qui cherche son chemin, elle est plongée constamment dans le passé qu'il pense meilleur et a de la peine à trouver une sérénité. La tragédie schubertienne est de celles qui nous touchent au plus profond de nous-mêmes. Sa dernière sonate semble pourtant déjà ailleurs. Elle est une sorte d’adieu déguisé. Le premier mouvement, molto moderato, doit être joué très lentement, ce qu'a fait notre concertiste qui, à l'instar d'un Richter, se montrait particulièrement introspectif (plus de 20 minutes!). Il y distille un calme surnaturel ponctué des terribles glas de la main gauche qui annoncent la mort du poète. Dans cette lenteur sereinement incroyable, tout chante, toutes les harmonies descendent en nous et le fatidique grondement nous bouleverse. Ceci n’est possible que dans la lenteur d’un vrai molto moderato que trop de pianistes, par manque d'inspiration, ont peur rendre longuet. Ce sont les "divines longueurs" de Schubert qui n'existent que chez ceux qui n'ont rien à dire! Et puis chez Schubert tout est d’abord chant. Sa production de quelques six cents lieder en témoigne. Les thèmes doivent donc chanter. Pas de virtuosité superflue mais un vrai mouvement de l’âme. Il nous ballade ainsi pendant presque une demi heure à travers des paysages désolés et interrogatifs peuplés d’hésitations, de silences et de quelques révoltes éphémères. C’est un autre voyage d’hiver que celui-ci, immuable et d’une éternelle errance.

    Le deuxième mouvement, avec son mouvement obstiné de main gauche, cherche un nouveau chant. Plus proche du récitatif douloureux que de la mélodie, ce sont toutes les tristesses de l’homme qui percent. Le fameux motif du destin apparaît bientôt (pom pom pom pom). Mais attention, le destin chez Schubert ne signifie pas la même chose que celui de Beethoven. Pas de lutte ici, seulement une douleur et une contemplation de la mort. Un instant pourtant la musique semble s’éclairer et notre pianiste l’accentue. L’espoir renaît et nous jubilons avec lui. Pas longtemps. À peine éclose, la fleur de l’espoir vire au mineur et retrouve l’accablement premier, celui de la réalité. Quelle émotion sous la vision profondément tragique de Pressler. Elle se lit sur son visage, discrètement, mais assurément!



    Comme souvent, le scherzo de Schubert est très animé et plus virtuose. Ne nous y trompons pas. Sous les flux de notes se trouve cette particularité du viennois de se plonger dans le passé seul refuge possible. Menahem Pressler augmente la cadence, moins que d'autres, mais, une fois encore, c'est la musique qui en tire profit. Ainsi les danses qui prennent la forme d’un Ländler populaire dans la partie centrale sont le souvenir de cette pratique de la Hausmusik (musique à la maison) qui évoquent chez Schubert  le souvenir nostalgique d’un bonheur ancien et perdu à jamais. Ici, le rire succède aux larmes et à la mélancolie avec finesse et parfois même humour.

    J’ai toujours trouvé le final vraiment tragique. La volonté d’affronter l’avenir avec un refrain entraînant mais rappelé à l’ordre par ces arrêts constants frappés par la main gauche sonnent comme une condamnation. Les errances se font de plus en plus grandes et amènent la fin tragique rapide et définitive. Quelle illustration tragique d’un destin humain ! C’est toujours une épreuve d’écouter cette musique, mais quelle expérience musicale formidable !

     

    Quand cesse la musique, on voudrait un peu de silence, on voudrait baigner encore un peu dans ce vide si bouleversant, mais rien n'y fait, on applaudit à tout rompre, non pas la performance, même si c'en est une fameuse, mais, je l'espère, l'humanité qui a transité par le piano de ce petit homme si sincère et si vrai. Son sourire en dit long, il sait qu'il vient de dire des choses essentielles, il sait qu'il les a dites avec sincérité et... avant qu'il ne soit trop tard! C'est sans doute aussi ce qui le motive, ce qu'il faut encore dire à tous, à tous ceux qui veulent bien l'écouter. Et puis, la générosité de l'artiste, un bis avec ce merveilleux Nocturne opus posthume en ut dièse mineur de Chopin, comme le dit Jean-Pierre Rousseau, un moment d'éternité où, la poésie à l'état pur jaillit des traits, parfaitement placés et sentis, un miracle...!




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