mnémosyne

  • Orphée

     

    Il m’est arrivé souvent, ces derniers temps, d’évoquer le mythe d’Orphée, même en dehors d’œuvres qui le concernent directement. La raison en est simple, j’y suis ramené par mon parcours de réflexion sur la nature même de la musique et sa capacité à susciter chez nous un sentiment de sublime, à nous élever et, peut-être, à nous rendre un peu meilleur. Il me semble aujourd’hui, mais rien ne présage jamais de la manière dont à l’avenir nous pouvons évoluer, que ce qui se joue chez Orphée, symbole même de la musique, n’est pas tant l’aventure, narrée si souvent, de la visite des enfers pour y reprendre sa bien-aimée Eurydice et de l’échec qui en résulte par la faiblesse de l’Homme, que ce qui se joue avant lui et à travers lui.

     

    Souvent, la mythologie annonce qu’Orphée était le fils de la muse Calliope et du roi de Thrace Oeagre, donc d’un mortel et d’une personnalité divine. On connaît Calliope pour sa grande importance parmi les neuf muses, dont elle incarne la poésie épique et l’éloquence. Mais ce qui est bien plus intéressant, c’est que les muses sont les filles de Zeus et de Mnémosyne, la déesse de la mémoire, elle-même fille d’Ouranos, dieu du ciel et Gaïa, déesse de la terre. On le voit, la généalogie d’Orphée est lourde de sens. Ainsi, on le comprend aisément, il transite par le chant d’Orphée que lui a appris Apollon et sa lyre (excusez du peu !), non seulement les attributs de Calliope, mais aussi ceux de sa grand-mère, la mémoire du monde. 

     

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    Qu’est-ce que cela peut bien signifier ? Et bien tout simplement que l’émotion sublime suscitée par le chant d’Orphée, la Musique, est le résultat de la poésie, de la rhétorique, du jeu apollinien de la lyre et… de la mémoire ancestrale de l’univers (le ciel et la terre). C’est là, évidemment une révélation essentielle car ainsi, la musique contient effectivement tout ce que semble nous dire Voltaire lorsqu’il évoque l’importance de la mémoire du passé et de l’émotion. « Sans les sens, dit-il, il n’y a point de mémoire et sans mémoire, il n’y a point d’esprit ». La musique et l’art, au sens plus large, est ce qui se souvient avec émotion. C’est ce que semblent en effet nous dire la plus grande part des œuvres musicales qui nous bouleversent. Elles sont le souvenir que nous avons en nous, non seulement de nous-mêmes, mais de tout ce que nous sommes par l’Histoire de notre civilisation. Observons, au passage, que Calliope est aussi la mère des Sirènes dont le chant est funeste et représente la partie sombre de la musique qui n’adoucit pas toujours les mœurs, d’ailleurs ! Les pouvoirs les plus divers de la musique en font un objet que le Pouvoir, en tout temps, cherchera à maîtriser, l’Histoire en témoigne abondamment.

     

    Ainsi, en alliant l’apprentissage de l’écoute pour en renforcer l’impact émotionnel des œuvres et la compréhension de notre passé, de notre histoire, nous pouvons nous souvenir avec émotion d’un passé plus ou moins loin. Et nous en devenons, du coup, plus intelligents puisque, comme on le sait, le vocable « intelligence », vient du latin « intellegere » qui ne signifie pas savoir, mais comprendre. Un savoir qu’on ne comprend pas ne sert à rien. L’érudition pour elle-même est absolument inutile. Elle ne peut être qu’un outil, au même titre que l’émotion pour que l’Homme soit pleinement Homme… tout ceci explique pourquoi Orphée a fait couler tant de notes de musique dans l’Histoire de la Musique. 

     

    Je cite, ici, ce bref extrait d’un ouvrage consacré à Franz Liszt de Philippe André, Années de Pèlerinage de Franz Liszt 1. La Suisse, Aléas, 2009, p. 118 : « Pour écrire Orpheus (1853-1854), c’est à un véritable exercice d’autohypnose, probablement ce qui dans notre jargon d’aujourd’hui se rapproche le plus de la vision d’autrefois, que se livre Liszt ».

     

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    L’argument que Liszt rédige en préface de la partition est absolument révélateur de sa clairvoyance et de sa juste perception des enjeux d’Orphée :

     

    « […] Nous avons revu en pensée un vase étrusque de la collection du Louvre, représentant le premier poète musicien, drapé d’une robe étoilée, le front ceint de la bandelette mystiquement royale, ses lèvres, d’où s’exhalent des paroles et des chants divins ouvertes et faisant énergiquement résonner les cordes de sa lyre de ses beaux doigts longs et effilés. Nous crûmes apercevoir autour de lui, comme si nous l’eussions contemplé vivant, les féroces bêtes des bois écouter ravies ; les instinct brutaux de l’homme se taire vaincus ; les pierres s’amollir, des cœurs plus durs peut-être, arrosés d’une larme avare et brûlante […] les ris et les plaisirs se recueillir avec respect devant ces accents qui révélaient à l’Humanité la puissance bienfaisante de l’art, son illumination glorieuse, son harmonie civilisatrice.

     

     

    Prêchée par la plus pure des morales, enseignée par les dogmes les plus sublimes, éclairée par les fanaux les plus brillants de la science, avertie par les philosophiques raisonnements de l’intelligence, entourée de la plus raffinée des civilisations, l’Humanité, aujourd’hui comme jadis et toujours conserve en son sein ses instincts de férocité, de brutalité et de sensualité que la mission de l’art est d’amollir, d’adoucir, d’ennoblir. Aujourd’hui comme jadis et toujours, Orphée, c'est-à-dire l’Art, doit épandre ses flots mélodieux, ses accords vibrants comme une douce et irrésistible lumière […]

     

    S’il nous avait été donné de formuler notre pensée complètement, nous eussions désiré rendre le caractère sereinement civilisateur des chants qui rayonnent de toute œuvre d’art […], leur Éther diaphane et azuré enveloppant le monde et l’univers entier comme dans une atmosphère, comme dans un transparent vêtement d’ineffable et mystérieuse Harmonie ».

     

    Tout est dit !

     

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