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  • Modernité…

    "Il n’y a pas de lois de la modernité, il n’y a que des traits de la modernité » Jean Baudrillard 

    Cette citation du grand sociologue et philosophe français Jean Baudrillard (1929-2007), spécialiste de la société de consommation et de notre rapport aux objets, a le mérite de mettre le doigt sur l’un des problèmes fondamentaux de ce que nous nommons souvent à tort la « modernité ». Car il faut distingue la modernité de l’époque. La modernité peut se révéler à toutes les périodes de l’histoire. Les délimitations de l’histoire elles-mêmes ne jettent-elles pas le trouble en nos esprit en nommant « Les Temps modernes » une période qui débute avec la chute de l’Empire romain d’Orient en 1453 (parfois avec la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb en 1492) et qui se termine avec la Révolution française en 1789. L’ambiguïté ne s’arrête pas là puisque la période suivante est l’Epoque contemporaine, qui se prolonge jusqu’à nous ! Qu’avons nous en commun, nous, êtres humains du XXIème siècle avec les hommes de la fin du XVIIIème qui pourtant, d’après l’histoire, sont nos contemporains ? Tout a changé. Les communications, l’industrialisation, les sciences, … tout ! Seules restent les questions existentielles qui, d’époques en périodes, restent identiques, même si souvent, elles trouvent d’autres réponses.

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    On peut associer la modernité à la poursuite de l’idéal déjà poursuivi par les philosophes des Lumières (Rousseau, Kant, …), à savoir la lutte contre l’arbitraire de l’autorité, contre les préjugés, et contre les contingences de la tradition avec l’aide de la raison. Pour eux, la modernité, c’est vouloir donner à la raison la légitimité de la domination politique, culturelle et symbolique, remplacer Dieu ou les ancêtres par une autorité venant de l’homme lui-même à condition qu’il soit guidé par des principes universalistes plutôt qu’assujetti à ses penchants ou à ses intérêts. Ces idées utopiques montrèrent leurs inadaptation à la nature profonde des hommes de pouvoir et, dès le début du XXème siècle, les philosophes ne pouvaient que constater la faillite de la modernité comme projet d’émancipation sociale et politique. 

    De plus, la modernité ne peut se concevoir que par rapport à un passé, une tradition, d’autres modes de fonctionnement. Il ne faut pas confondre modernité et modernisation qui s’avèrent représenter des concepts radicalement différents. On peut moderniser un pays, une entreprise, une institution. Ce n’est pas pour cela que, de facto, elle devient moderne. Car la modernité, dans son sens le plus usuel (son étymologie provient du mot grec « modos (modos )» qui signifie « aujourd’hui ») semble désigner une société qui se réfléchit comme telle, se pense en terme de métamorphose et qui adopte, en conséquence, une vie articulée sur le changement et l’innovation. Innovation et modernisation sont donc bien des concepts différents.

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    A l’ère de la productivité, de la croissance démographique et de la concentration urbaine, la modernité est devenue une pratique sociale qui implique un changement de morale. Toute la vision du monde et du temps s’en trouve complètement bouleversée. Ne dit-on pas « autre temps, autre monde » ? Mais si la vision du monde a changé, il n’empêche que l’homme a toujours besoin de repères. Il les trouve (et les a toujours trouvé) dans l’image qu’il se fait des phénomènes qui l’entourent. C’est là que l’artiste intervient de manière révélatrice, une fois de plus. 

    L’artiste moderne invente des formes qui ne reproduisent plus un monde à l’identique, mais ce qu’il croit en savoir, la manière dont il le pense. Vous le voyez, cette vision de l’art peut s’adapter à de nombreuses époques. Puisque tout change tout le temps, il lui faut innover toujours. Ainsi, il va dépasser, contourner, dépasser ou refuser les canons anciens. Cette nécessité le pousse donc à aller toujours plus loin dans l’émotion (même l’absence volontaire d’émotion en est déjà une !). La fin du XIXème siècle, période des profondes mutations sociales, politiques et commerciales l’obligent à abolir l’art descriptif et narratif du romantisme en refusant la perspective, en préférant le motif au sujet, en affirmant tant le beau que le laid comme des valeurs expressives relevant de l’art, en inventant d’autres matériaux, d’autres outils, d’autres formes adaptés à l’époque en présence. Ainsi, la modernité s’oppose à la tradition, par la force des choses la plupart du temps.

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    Mais cette vitalité incessante de l’homme et, à fortiori, de l’artiste se teinte imanquablement du témoignage des temps. Et nous savons que le XXème siècle fut aussi tourmenté que les précédents (si pas plus encore !). La conséquence est simple et évidente. Le malaise profond qui habite l’homme transite toujours par l’artiste. Il ressent l’expression de l’éclatement de la stabilité du monde, au risque que cet éclatement aboutissent à l’abstraction des formes. Faites éclater un visage humain pour en transmettre toute la souffrance et vous aboutissez à une invraisemblable tragédie dans laquelle nous assistons à notre propre désagrégation. Etudier la modernité, ce n’est pas se concentrer sur le passé récent, c’est plutôt envisager l’histoire de l’homme dans ses transformations successives. Force est alors de constater que ce que les historiens de l’art et les musicologues prennent pour des ruptures ne sont en fait que des évolutions explicables par la métamorphose du monde. Si ruptures il y a, artistiquement, elles sont l’aboutissement d’un processus de développement, d’affinement et de perception qui, après avoir poussé au plus loin les formes en usage, se voit obligé de les considérer comme obsolètes. Alors, il faut renouveler la pensée, non pas à partir de rien, mais au départ du passé. 

    Je crois profondément qu’un homme est toujours le résultat de son passé ou du passé de la civilisation à laquelle il appartient. Tout ceci n’implique pas la notion de progrès. Voilà encore un sujet bien vaste et complexe. L’homme progresse t-il ? Tout dépend du point de vue auquel on se place. La modernité est, à mon sens, le fait de vivre dans le présent, non pas avec le fantômes du passé, mais en se souvenant des expériences de nos prédécesseurs. Alors, il est possible de créer de nouveaux mondes, de penser d’inédites idées qui garantiront non seulement notre appartenance à une culture, mais aussi et surtout notre futur. C’est dans cette alchimie subtile entre passé, présent et futur que l’homme trouvera son salut. Il en a toujours été ainsi, il y a toujours eu de la modernité, bien loin du snobisme de ceux qui emploient le plus ce mot « à la mode » !

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