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  • La mort dans l'art



    « Mais il était une unique pensée, un seul songe effrayant
    Qui s’avançait terrible aux tables de la joie
    Et couvrait les esprits des ombres de l’effroi
    C’était la mort, jetant aux festins du bonheur
    Angoisse et larmes de douleur. »

    Novalis, Hymne à la nuit.



    Le billet du jour n’est sans doute pas le plus gai qu’on puisse trouver. Le compositeur et la mort! Voilà un sujet bien vaste et impossible à traiter de manière exhaustive tant les arts sont imprégnés des visions de la mort que l’homme déroule tout au long de son histoire. Et d'ailleurs, il n'est pas que les arts qui évoquent la mort. Écoutez les actualités, lisez la presse, regardez les journaux télévisés, la mort est (presque) partout. Pas un jour où ne sont évoqués des dizaines de morts de toutes les sortes. Force est de constater que la mort, son idée et son image nous accompagne chaque jour.

    Rien que dans le domaine de l’opéra, le nombre d’œuvres se terminent par la mort des héros est incommensurable. Combien de Tosca, de Violetta, d’Isolde, de Mélisande ou de Desdémone pour ne citer que quelques héroïnes féminines ? Ne croyons pas cependant que la mort est une affaire féminine seulement. Les Attila (actualité liégeoise oblige), Macbeth, Don Giovanni, Commandeur, Tristan, Klingsor, Amfortas, Scarpia et Cavaradossi sont autant de personnages masculins à la trajectoire mortifère. On aurait de la peine à les citer tous. C’est sans parler de la musique religieuse et de cette frénésie de réquiems qui, depuis l’office des défunts grégoriens jusqu’au requiem de Pascal Dusapin, occupe une place de choix au sein de notre musique occidentale.

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    Mais la musique instrumentale n’est pas en reste et les symphonies, sonates et formations de tous genres, avec ou sans l’aide des voix, met en scène bien souvent, d’une manière certaine ou supposée le terrible squelette à la faux qui décime les êtres avec une régularité aussi immuable qu’effrayante. L’art, dans sa globalité, est rempli de cette représentation. Les anthropologues et les archéologues considèrent que la naissance des civilisations, de l'humanité au sens où nous l'entendons, dépend du moment où les hommes commencent à pratiquer des rites funéraires. C’est dire que la mort occupe la place centrale au sein de nos sociétés et que, en fonction de la perception qu’on en a, elle peut revêtir un manteau de ténèbre ou de lumière.

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    Brueghel, Le Triomphe de la Mort




    Mais les choses ne sont pas si simples qu’il n’y paraît. Vladimir Jankelevitch, le philosophe bien connu, dans son gros ouvrage sur la mort, commence d’ailleurs par pointer du doigt une donnée essentielle. La connaissance que nous pouvons avoir de la mort ne peut se faire que par celle de l’autre. Nous vivons entourés de la mort, mais lorsqu’elle survient, lorsque nous pouvons l’observer arriver, ce n’est que par l’intermédiaire d’un proche ou d’un voisin. Notre esprit semble toujours vouloir considérer, par un mécanisme de défense bien naturel, que l’autre, ce n’est pas nous et que, à chaque fois, nous y échappons. Pour combien de temps ? C’est là la question dont il vaut mieux ne pas connaître la réponse. De toute façon, on n’est jamais vraiment prêt à mourir, quel que soit l’âge.

    C’est pourtant bien la seule certitude que nous pouvons avoir. Nous mourrons un jour. De la même manière que nous sommes nés, un jour, la disparition nous atteindra. Ce segment de temps que nous passons ici bas est donc mortifère par essence. Tout ce qui est né périra. C’est, une fois de plus, une question de temps et, puisque la musique, à l’image de notre existence, naît, dure et meurt, elle est le vecteur idéal de la métaphore de l’existence. Pas surprenant, dès lors que les musiciens aient cherché à tracer des trajectoires aussi fortes et proches de la vie de l’homme. Pensons aux questions existentielles de Don Juan ou du Requiem de Mozart, aux luttes de Beethoven, aux angoisses de Schubert, à l'ironie teinté d'!nquiétude de Mahler, à la spiritualité intense de Bach, de Bruckner ou de Messiaen, aux grimaces douloureuses de Chostakovitch, de Schnittke ou de Gubaidulina, ... à tous les opéras...!

    La mort de Mimi, dans la Bohême de Puccini, un moment d'intense émotion



    Car, en fin de compte, l’opéra ne fait rien d’autre que de représenter des trajectoires humaines stylisées, amplifiées dans leur tragédie, des destins singuliers qui pourraient représenter nos existences sous la forme de métaphores. Les héros d’opéras sont-ils finalement si différents des êtres de la vie réelle ? Pas sur ! Ils sont juste des concentrés, des condensés de l'humanité. Il est vrai que ce qui crée la tragédie opératique est lié aux destins brisés et aux morts non naturelles, précoces et souvent violentes. Mais, à vrai dire, aurait-on mieux aimé Traviata si Violetta vivait dans la réconciliation avec Germont et dans un amour épanoui avec Alfredo ? L’adage de certains contes de fées : « Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants » adoucis pour un public enfantin ne se retrouve pas souvent dans les tragédies d’opéra. La mort est vécue comme une libération d’un destin trop lourd pour les personnages mis en scène. Mieux que cela, ils ne peuvent que mourir…

    C’est que la mort, comme prise de conscience de notre finitude, fait peur. Mais qu'est-ce qui nous fait peur? C’est surtout une peur égoïste de ne plus être, d’être incapable de s’imaginer et de concevoir cette finitude... Et que notre mort, élément primordial pour nous n'a aucune espèce d'importance dans la grande trajectoire du monde. Mais la mort ne devrait pas faire peur, seule la souffrance ou la misère humaine de la fin de vie devrait effrayer. Car enfin, la mort, nous ne la connaissons pas et le jour où nous la connaîtrons, ce sera en y entrant. Cette peur du vide, ce vertige face à la finitude inévitable est l’objet des spiritualités et des philosophies. Rassurer l’homme quant au fait que la mort n’est pas la fin de tout mais est le début d’une « vie éternelle » a permis le développement des religions. Il faut vivre « bien » pour mériter la vie éternelle. Cela permet non seulement de réguler les actions des mortels durant leur vie, mais aussi d’atténuer leurs angoisses existentielles. D’une manière ou d’une autre, c’est un leitmotiv de la pensée de la sacralité.

    Les philosophies, imprégnées durant l’histoire, des courants religieux cherchent cependant à s’en émanciper pour créer une métaphysique de la mort. Sans pourtant se dégager complètement des spiritualités avant la seconde moitié du XXème, la philosophie cherche une alternative pour penser la mort. Elle passe  en revue les diverses possibilités entre le néant absolu (souvent jugé à tort comme pessimiste) et un tout quasi panthéiste (une participation de l’être qui n’est plus aux grands cycles de l’univers)... Et comme les extrêmes se rejoignent, le Rien et le Tout sont forcément fort proches.

    Et l’artiste dans tout cela ? Il est homme et lié, lui aussi, à la mort. Il est obnubilé par ces destins mortifères qu’il place au sein de son œuvre. Toutes les morts des personnages de Verdi semblent être une investigation unique d’un fait universel. En musique, comme dans les autres arts, la musique possède ses codes, sa rhétorique. Phrases descendantes (catabases) et harmonies dissonantes, timbres graves des cuivres ou des bassons, tempi lents et marches funèbres en constituent l’essentiel. Mais y correspond aussi le sentiment de panique face à l’irréparable. Pensez à la structure tripartite du lied de Schubert « La Jeune fille et la mort », d’abord lente dans son introduction pianistique, comme une douce berceuse, puis l’agitation de la peur face au squelette funeste et, enfin, la déclamation paisible de la mort pour accompagner la jeune fille dans son dernier voyage. Bouleversant !


     



    Car la mort représentée en musique n’est pas seulement terrible, elle est aussi libération. De nombreuses pièces semblent distiller une lumière apaisante comme, par exemple, je vous en parlais hier, le Lux Aeterna de Ligeti, immobile, hors du temps et de ses tragédies. Pour les compositeurs influencés par le christianisme (et ils sont forcément très nombreux), la mort peut se placer sous divers angles. Prenons l’exemple de Mozart dans Don Giovanni. Deux morts sont au programme. La première est celle du Commandeur. Il meurt « accidentellement » et la musique qui l’accompagne est celle, toute apaisée d’une lumière éternelle (Requiem aeternam) sous le regard consterné de Leporello et Don Giovanni (« on voit son âme partir »). Elle est celle du juste. La seconde mort est celle de Don Giovanni lui-même qui est toute différente. C’est une bascule en enfer, une punition. La musique est agitée et revêt le manteau du Dies Irae du Requiem (composé plus tard, il est vrai). Dans les opéras, cette seconde version sera utilisée le plus souvent. Je le disais, les destins brisés le sont dans l’agitation et la terreur (le plus souvent). Mort religieuse et mort profane n’ont pas le même objet.

    Il est plus rare qu’un compositeur mette en scène sa propre mort. Une exception de taille, cependant, se trouve dans la « Pathétique », sixième symphonie de Tchaïkovski. Le lent final, simule l’homme mourant et son cœur qui s’arrête (pizzicati des basses) pour déboucher un silence équivalent au néant. Dans cette représentation saisissante, on croit presque assister au suicide de l’homme. Mais là encore, et malgré le pessimisme du compositeur, le silence retrouvé n’est-il pas une forme de rédemption, le moment où toutes les souffrances cessent ?

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    David, La mort de Socrate




    Ce cas particulier ne doit pas occulter le fait que c’est toujours en tant que témoin que nous assistons à la mort. Elle crée chez nous un mélange de réactions psychologique que Monteverdi avait déjà bien saisi (épisode de la mort d’Eurydice narré par la messagère et réaction d’Orphée). La révolte, la tristesse, le deuil et l’apaisement en sont les ingrédients. Tous les « Lacrymosa » du monde ne suffisent pas à dissiper nos sentiments face à la mort. Et pourtant, nous en sommes friands. Qu’une histoire finisse bien… et nous la trouvons trop « sucrée ». Nous nous repaissons de la mort des autres. Sans doute parce que cela nous conforte dans l’idée que nous ne serons pas les seuls à mourir. Parce que cela nous donne la fausse impression que nous ne sommes pas seuls devant la mort. Mais aussi et surtout, parce que la mort de l’autre, cette vision d’un temps fini nous permet de penser la mort, de nous montrer ce qu’elle est, de nous toucher profondément dans l’investigation des personnages auxquels nous nous sommes attachés et auxquels nous nous sommes identifiés. La mort du héros produit sur notre esprit et notre corps un effet de Catharsis certain qui nous libère. Voir mourir l’autre en scène devient donc un besoin que nous refusons souvent d’admettre. C’est pourtant par lui que nous nous familiarisons à la finitude des êtres et, par conséquent la nôtre.

    Les philosophes, en décrivant la musique comme la matérialisation dans le temps des archétypes de l’être humain, n’ont rien fait d’autre que de supposer que la musique, l’art du temps par excellence, est capable de nous faire entrevoir la mort… et souvent ce que l'artiste a imaginé ou cru à propos de son au-delà. Oui, la musique parle de la mort, de la vie et de la mort et c’est essentiel pour nous, êtres humains, qui y sommes forcément confrontés tous les jours à ces questionnements de base: "Qui suis-je, d'où vins-je et ou vais-je?"

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