mondialisation

  • Bouche bée…



    Il y a quelques jours, j’évoquais le parallélisme que nous pouvons faire entre certaines formules musicales et les tournures de notre langue articulée, de notre langage. Pourtant, il est indéniable que s’il existe une universalité des archétypes humains qui peuvent s’appliquer tant à l’art oratoire qu’à la musique, il faut tenir compte, dans nos réflexions, d’un fait a priori évident : nous ne parlons pas les mêmes langues.

    On sait ce que ce fait observable par tous peut causer comme incompréhension entre les utilisateurs de langues différentes. En Belgique, pays trilingue, on mesure tous les jours qu’au-delà des trois langues nationales, ce sont surtout des manières différentes de penser ou de concevoir les mêmes faits qui créent la diversité culturelle et, trop souvent hélas, les incompréhensions mutuelles.


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    Car la langue détermine vraiment notre manière de voir le monde. C’est ce qu’explique avec simplicité, érudition, efficacité et humour le livre récent d’Alex Taylor « Bouche bée tout ouïe… ou comment tomber amoureux des langues » publié aux éditions JC Lattès. Taylor est devenu me « Monsieur Europe » des médias français. Il a longtemps enseigné les langues à travers l’actualité dans l’émission Continentales de France 3. Anglophone maîtrisant la langue française et de nombreux autres langages de l’humanité, il prétend que son amour des langues est né d’un premier choc linguistique provoqué par son professeur de français alors qu’il n’avait que onze ans. Il découvrit que le mot français « oui », sonnait comme le « we » anglais qui ne signifie pas oui, mais « nous ». La constatation qu’un même son pouvait engendrer des sens différents dans des langues différentes amena l’auteur à se passionner pour ces langues. Professeur de langues pendant plus de dix ans à l’École normale supérieure de Paris, il partage désormais son temps entre Paris et Berlin. Il commente l’actualité sur France Inter, en …alexandrins… !


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    La constatation des divergences des langues les unes par rapport aux autres ne se limite pas aux mots eux-mêmes, loin de là. Ce sont les concepts qui sont exprimés par des tournures différentes, c’est la manière de penser qui s’en ressent et diffère de celle du voisin linguistique. C’est donc une manière sensiblement différente de se situer dans la réalité du monde et d’en percevoir les facettes. Plus on connaît de langue, plus on s’ouvre aux autres et, conséquence logique, plus on cesse de croire que notre vision est la seule et l’unique possible.

    Les langues possèdent donc cette capacité à nous rendre tolérant, ouvert à la diversité, au respect des idées, mais aussi et surtout à nous remettre en cause nous-mêmes. Ainsi, le livre exploite certains des différentes pensées des hommes en fonction de leur langue. Il constate, exemple effarent pour nous francophones qui utilisons l’utilisons constamment, que la langue la plus parlée au monde, le mandarin, ne possède aucun mot pour dire « oui » ou pour dire « non », que des pans entiers de l’humanité vivent très bien sans utiliser les verbes « être » et « avoir » ou que l’humanité ne dit pas « je t’aime » de la même manière. C’est justement là que la beauté des langues se montre, lorsque nous comprenons qu’apprendre une langue, c’est apprendre à ressentir une culture.


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    Alex Taylor




    Ouvrage passionnant qu’on dévore en quelques heures sans sortir le nez du livre durant ses 265 pages, « Bouche bée, tout ouïe… » relativise avec force et sourire l’hégémonie des langues les plus parlées au monde. L’anglais international, par exemple, n’est qu’un pâle reflet de la vraie langue anglaise. Que lui manque-t-il ? Une culture. Car tous ceux qui la parlent à travers le monde, étape obligée pour mettre en communication les êtres du monde entier les uns avec les autres, ne possèdent pas la saveur culturelle de la langue. Elle en devient uniforme, certes pratique, mais peu expressive, sorte d’ersatz de langue qui en uniformisant la pensée rabote ou nivelle par le bas l’esprit humain. Résultat, le danger de voir disparaître, et c’est déjà le cas, des langues peu parlées, et de voir mourir, par la même occasion, des cultures entières. Défendre la diversité des langues n’a rien à voir avec un nationalisme ou un chauvinisme bête et méchant comme on le rencontre hélas trop souvent. C’est constater, non pas l’impossibilité des hommes à communiquer, mais la relativité de notre position, donc, à terme, la volonté de comprendre l’autre et de tisser avec lui des relations respectueuses et enfin humaines.


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    La langue unique serait-elle une mondialisation du langage dans lequel, les sociétés qui n’auraient plus l’énergie de perpétuer leur langue et seraient centrées uniquement sur la recherche du profit financier et économique, y perdraient irrémédiablement leur âme, leur spiritualité, leur patrimoine littéraire, folklorique et leurs tournures d’esprit ? Ce serait dommage, mais l’évolution vers ce monde là est déjà amorcée dans bien des domaines dont l’économie, par exemple, où on crée les mêmes besoins de consommation pour des êtres tellement différents.

    À quand, dans le même ordre d’idée, une musique unique ? Et même si certains vous disent qu’elle est déjà là, qu’on la fabrique et qu’on nous l’injecte insidieusement et qu’un jour, elle aura réussi à faire disparaître les musiques du monde comme les langues mortes, dites-vous que c’est nous, tous ensembles qui pouvons agir pour que les musiques de l’humanité restent vivantes. Voilà, en tous cas, un bon sujet de réflexion pour ce long week-end…

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