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  • Le choc des images

    Nous vivons dans un monde où souvent l’image a pris le pas sur la parole ou le commentaire. Il suffit d’observer les premières pages des quotidiens et les reportages des journaux télévisés pour se rendre compte que le vieux slogan de Paris-Match « Le poids des mots, le choc des photos » s’est amputé de sa première moitié. Bon, d'accord, j’exagère volontairement et mes références ne se trouvent pas, vous le savez, dans le magazine à sensation bien connu. Mais si vous regardez à l’occasion le journal de la chaîne d’information Euro News, vous avez pu mesurer l’impact visuel sur nos sens de la rubrique « No Comment » qui présente des images marquantes du jour sans le moindre commentaire.

     

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    Ceci étant dit, s’il est un domaine où l’image joue tout son rôle, c’est dans les arts picturaux. En effet, le vecteur de communication principal de ces disciplines humaines se trouve être l’image que l’artiste a placée sur son support. Tout l’enjeu est alors, pour l’observateur, de ressentir l’image, pas seulement comme l’artiste l’a voulu, ce qui est une démarche déjà plus spécialisée, mais en fonction de ce que nous sommes. C’est la vie et l’expérience (sans doute aussi notre patrimoine génétique !) qui crée notre sensibilité. En fonction de celle-ci, nous pouvons être émus par une image qui laisse d’autres personnes indifférentes.

     

     

    Je me suis souvent fait cette réflexion lors de visites de musées ou d’expositions. Quand on ne sait rien de l’artiste que l’on rencontre un peu par hasard, on est face à soi-même en regardant l’œuvre. On peut vaguement rattacher l’œuvre en présence des grands courants de l’art que nous connaissons et, en fonction de notre degré de familiarité avec l’art en question, être relativement précis pour les styles, les époques et la géographie. Mais au-delà ? A vous de voir et de sentir !

     

    Comme le nombre d’images artistiques, journalistiques, publicitaires ou autres que nous voyons tous les jours est énorme et qu’on ne peut pas tout connaître sur tout, nous sommes donc exposés à une errance bien volontaire dans les méandres de notre imagination. Et cela peut souvent nous tromper. On se rend compte souvent bien après coup que notre perception, aussi subtile soit-elle peut nous jouer des tours et créer des contresens fâcheux. Cela veut tout simplement dire que l’image est un support qui, dans certains cas peut représenter une arme redoutable de manipulation des hommes. Nous devons donc nous en méfier. Et la meilleure manière de le faire, c’est de ne pas se laisser berner par notre imaginaire trop longtemps sans approfondir, sans apprendre à regarder l’image. La replacer dans son contexte, savoir d’où elle provient, pourquoi elle existe sont déjà des pistes importantes.

     

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    Cela fait bien longtemps que les artistes, les historiens, les philosophes et les psychologues se sont penchés sur le problème. Des linguistes américains, dans les années 1950, insistaient sur la fonction du mot qui génère chez nous une image. Ainsi, l’exemple typique est de dire que le mot « chien » ne représente en rien l’image d’un chien. C’est notre cerveau qui associe le mot à l’image. Chacun, en fonction de l’expérience qu’il a de cet animal y collera une image type (certains associeront le chien au caniche ou au berger malinois, au teckel ou au labrador en fonction de son vécu). Le mot ne représente pas l’objet. Et d’ailleurs, il est fort probable qu’aux origines de l’écriture, les mots sont apparus pour remplacer une image dessinée forcément incomplète qui ne pouvait plus assurer (trop complexe, peu accessible, trop lente à reproduire dans le cadre du développement de l’écriture) son rôle d'information complet. Pourtant, nous nous exprimons tous les jours avec ces mots qui conventionnellement renvoient à l’image.

     

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    Et l’image, renvoie-t-elle tout de même au(x) mot(s) ? Seulement lorsque nous voulons formuler par la parole ou par l’écrit ce que nous avons observé. Car dans notre esprit, l’image prend un chemin plus direct vers notre affectivité. Jung parlait des archétypes qui sont des images fondamentales de l’être humain depuis la nuit des temps. Certains sont restés identiques jusqu’aujourd’hui, d’autres se sont ajoutés, transformés au cours du temps. Ces archétypes sont tellement forts en nous qu’il est toujours insatisfaisant de les formuler oralement ou par écrit. Les mots sont trop faibles, dit-on.

     

     

     

    Voilà pourquoi il est si difficile de définir l’amour, par exemple, à l’aide de nos langages articulés. Mais l’image peut dérouter, nous berner. Des artistes l’ont bien montré. Je pense en particulier (et pour ne pas être trop long) à René Magritte. Dans l’une de ses œuvres les plus célèbres, « La trahison des images (ceci n’est pas une pipe) », datée de 1928, le peintre surréaliste belge pose exactement le problème.

     

    Magritte, La trahison des images (1928)

     

    Comme vous l’avez constaté, l’image représente indubitablement une belle quoique banale pipe. L’image est immédiatement contredite par la légende qui affirme que « Ceci n’est pas une pipe ». L’image n’a cessé de jeter le trouble chez les spectateurs qui ne peuvent s’empêcher de penser : « Mais si, c’est une pipe! »

     

     

     

     

    Et pourtant, le peintre a bien raison. Vous ne pourrez jamais bourrer cette pipe là de tabac, la tenir entre vos doigts et la fumer. Ce n’est que la représentation d’une pipe mais pas la pipe réelle. Dans son travail sur l’image, Magritte a souvent utilisé ces soi-disant contresens verbaux qui déroutent les spectateurs de son œuvre. Constatons seulement que la démarche est la même que celle des linguistes qui affirment que le mot chien ne représente pas l’animal.

     

     

     

    Observez également comme l’image perd de son intérêt dès la contradiction n’est plus de mise. On perçoit alors l’image de deux manières selon notre culture. Si nous ne connaissons pas Magritte, on ne perçoit pas du tout le sens du message. ILa légende est incompréhensible. « Bien sur que ce n’est pas une pipe, c’est une brosse à dents ! ». Par contre, si nous connaissons Magritte, on repère tout de suite l’allusion et, à nouveau, notre esprit se met à vagabonder à la recherche d’une signification (peut-être inexistante !) à l’image.

     

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    On devrait retenir la leçon, car c’est est une fameuse, lors de la pratique quotidienne  d'observation des images qui peuplent notre vie. Appliquer la leçon de la pipe de Magritte dans l’art, mais également au-delà, et je pense encore aux images de presse, fait partie des règles critiques essentielles que nous devons appliquer dans une démarche spectatrice. Cela ne nous empêche nullement d’être émus par ce qu’elle montre. Je suis certain qu’il existe des gouvernements qui utilisent l’image pour la détourner au profit de la propagande, je suis sur aussi que des journalistes peu scrupuleux cherchent l’image choc au risque d’en détourner le sens, l’histoire et le lieu. A nous d’essayer de ne pas être dupe ! Cela nous permettra de replacer l’image à sa juste place, de nous souvenir qu’elle est facilement manipulable et donc dangereuse, mais surtout qu’elle reste avant tout une simple image, non d’une pipe !

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