musée de la vie wallonne

  • Chostakovitch et Bach



    La musique de Dmitri Chostakovitch m'a toujours ému au plus haut point. Au moment de débuter ma saison de concerts commentés et de conférences avec le Huitième Quatuor à cordes du compositeur russe en compagnie du merveilleux quatuor à cordes String 4Ever ce dimanche à 16H au Musée de la Vie wallonne à Liège, je réécoutais cette sorte de Clavier bien tempéré moderne que constituent ses 24 préludes et fugues pour piano. Et même si le propos des deux œuvres est bien différent, même si la géographie et plus de deux siècles séparent les deux recueils, les points communs méritent d'être soulignés. Mais gardons-nous de généraliser, comme c'est trop souvent le cas pour Chostakovitch d'ailleurs, et de considérer l'oeuvre comme un pâle reflet lointain du chef-d'oeuvre de Bach. Les deux cycles ne disent pas les mêmes choses et reconnaitre l'influence de Bach, ce qui est une évidence, est loin d'épuiser la riche sémantique qu'utilise le compositeur soviétique. Tentative d'y voir un peu plus clair...

    L’année 1950 marqua la vie musicale par les cérémonies consacrées au bicentenaire de Jean-Sébastien Bach. À Leipzig, en République démocratique d’Allemagne et dans tout le pays, on célébra le grand compositeur avec une solennité exceptionnelle. Nombreux concerts, colloques universitaires, un concours international pour pianistes, violonistes, clavecinistes et organistes et des conférences constituaient le gros du Festival Bach. Mais à cette époque, c’était aussi la guerre froide avec l’Occident et les discours des officiels n’avaient de cesse, dans cette Allemagne de l’est de dénigrer l’ouest de l’Europe en proie à une décadence culturelle sans précédent. Bach était récupéré comme le compositeur vertueux, le «héraut de la paix » et l’ « attitude humaniste des peuples d’Union soviétique face aux barbares fascistes d’Occident » était mise en évidence. Bach était ainsi récupéré par une idéologie qu’il n’avait non seulement pas connu, mais dont sa musique ne portait non plus aucune trace.

    Il faut dire que la délégation soviétique était importante au Festival Bach. Dmitri Chostakovitch en faisait partie. Il était invité comme membre du jury et participa à l’un des concerts où il tenait, en remplacement de Maria Youdina, blessée au doigt, la partie d’un piano du Concerto pour trois claviers au concert de clôture du Festival. Le compositeur russe, qui avait toujours été la « bête noire » de Staline n’avait plus composé que des œuvres de circonstance pour le régime et des musiques de film depuis les événements de 1948 au cours desquels le pouvoir soviétique avait réprimandé sévèrement les artistes pour avoir composé peu de choses valables pour les festivités des trente ans de la Révolution russe l’année précédente. Chostakovitch, qui n’en était pas à sa première réprimande était devenu un homme très nerveux et inquiet. Ses déclarations étaient remplies d’un académisme diplomatique de circonstance. Il déclarait, à propos de Bach, ces paroles vraies, sans doute, mais d’une banalité incroyable pour un homme de cette stature : « Je me sens particulièrement proche du génie musical de Bach. Il est impossible d’y rester indifférent. J’écoute toujours sa musique avec le plus grand profit et avec un immense intérêt. J’ai entendu plusieurs fois un grand nombre de ses œuvres. Et à chaque fois, j’y ai découvert de nouveaux passages superbes. Bach joue un rôle important dans ma vie. Je joue tous les jours une de ses pièces. C’est pour moi un véritable besoin, et ce contact quotidien avec la musique de Bach m’apporte énormément » (cité par K. Meyer, dans Chostakovitch, Paris, Fayard, 1994, p. 334).

    Chostakovitch au piano.jpg




    Pourtant, la banalité de ses paroles est compensée, l’année suivante, en 1951, par la naissance d’une œuvre peu conventionnelle puisqu’il s’agit d’un ensemble de 24 préludes et fugues pour piano. Immédiatement, on pense au Clavier bien tempéré. Divisée en deux parties de douze préludes et fugues, l’œuvre de Chostakovitch est d’abord un hommage à Bach, c'est vrai. Malgré l’audace qu’il faut pour se lancer dans une telle entreprise, le compositeur russe réalise là l’une de ses œuvres les plus attachantes. Loin de la convention de ses dernières œuvres orchestrales, les Préludes et fugues opus 87 sont autant de climats qui démontrent d’une part la maîtrise des formes complexes que Chostakovitch possédait et d’autre part, une richesse expressive allant du simple jeu musical à la tragédie la plus terrible. La palette expressive exceptionnelle de ces œuvres les range dans le registre des pensées intimes de l’homme accablé par un régime totalitaire. Nombre de pièces dénoncent ouvertement le pessimisme de l’homme, son absence d’avenir. D’autres, au contraire respirent une bonne humeur, une virtuosité débridée et, bien souvent, l’ironie, le sarcasme et le grotesque si chers à ses œuvres les plus géniales.

    Pour arriver à compléter un cycle aussi ambitieux, Chostakovitch n’hésite pas à utiliser une variété de formes incroyables. Du simple prélude et fugue à la manière de Bach, il invente de nouvelles formules en créant des préludes qui ont la forme de sonates, en parvenant à construire des fugues sur des sujets qui ne s’y prêtent guère. Les techniques d’écritures sont très variées, utilisant les tonalités majeures et mineures traditionnelles (ne perdons pas de vue que la musique atonale était considérée comme une décadence et donc interdite par le pouvoir soviétique), mais n’hésitant pas, dans certains cas à proposer un élargissement des tonalités, en en changeant si souvent au cours d’un même morceau qu’on en perd le sentiment et, enfin, en osant composer des sujets de fugues très proches des séries dodécaphoniques. L’œuvre de Chostakovitch, si elle n’est pas égale d’un bout à l’autre, révèle à l’auditeur attentif toute la dramaturgie et l’ambiguïté des attitudes et de la vie en URSS.




    C’est d’ailleurs ce qui a contribué à rendre l’œuvre suspecte auprès de l’omnipotente Union des compositeurs russes. Pendant plusieurs mois, on discuta du sort qu’il fallait réserver au cycle. Les plus virulents, dont Kabalevski, trouvaient l’œuvre formaliste et décadente, donnant de la musique russe une image neurasthénique insupportable. Il fallait donc l’interdire. Pour d’autres, des pianistes surtout, Maria Youdina et Tatiana Nikolayeva, entre autres, l’œuvre était géniale et méritait l’approbation générale. C’est d’ailleurs Nikolayeva qui parvint à convaincre l’Union des compositeurs de ne pas la mettre à l’index en la jouant publiquement et en en faisant entendre les richesses.

    La version discographique pour Melodya (à ne pas confondre avec une version plus récente enregistrée pour Hyperion) de Nikolayeva est restée célèbre comme la référence incontournable. Les grands pianistes russes en ont joué des morceaux. Sviatoslav Richter et Emil Gilels ont donné des moments choisis d’une intensité exceptionnelle. D’autres pianistes, plus actuels s’y sont également lancés. Le pianiste de jazz Keith Jarrett a gravé l’intégrale pour le label de Munich ECM. Vladimir Ashkenazy en a donné une version assez décevante pour le label DECCA, Valentin Sherbakov, au contraire, a redonné un nouveau souffle au cycle des Préludes et fugues en l’enregistrant pour Naxos. Enfin, et c’est peut-être la consécration, Alexander Melnikov l'a enregistré pour Harmonia Mundi il y a peu et en a sans doute réalisé une version qui, si elle n'est pas la plus puissante pour toutes les pièces du cycle, n'en est désormais pas moins la référence moderne.

    Chostakovitch Melnikov.jpg




    La vision de Melnikov passe par toutes les couleurs et les émotions. Irréprochable techniquement, riche de touchers inouïs, d’une stature rythmique exceptionnelle et d’une maîtrise du temps remarquable (certaines pièces doivent vraiment donner l’impression d’une immobilité temporelle) Melnikov parvient à nous toucher profondément dans chaque diptyque. Assurément une version qui doit faire partie d’une discothèque idéale de base. À écouter sans modération.

    Lien permanent Catégories : J'ai aimé..., Musique 0 commentaire