musica ricercata

  • Musica ricercata



    Dans la lignée du séminaire que je donnais hier matin à Charleroi consacré à György Ligeti (1923-2006) et en prévision de la séance qui sera consacrée à l’une de ses œuvres phares pour le piano, Musica ricercata (1951-53) à la Fnac la semaine prochaine, je désirais donner l’envie à ceux qui connaissent peu le compositeur de l’écouter sans a priori. Sa musique est profondément humaine, celle d’un homme du XXème siècle, celle d’un être en quête d’équilibre existentiel dans une époque profondément troublée.

    Ligeti, Musica ricercata, piano, Conférence, Musique contemporaine

    György Ligeti

     



    Et comme de nombreux compositeurs hongrois, Ligeti a souffert de la Seconde Guerre mondiale pendant laquelle, juif dans un pays rallié à l’Allemagne nazie, il perdit une bonne part de sa famille. Béla Bartók, ne supportant pas l’orientation de son pays et défendant de toutes ses forces l’égalité des races devra s’exiler aux Etats-Unis où, atteint par la leucémie, il vivra pauvre jusqu’à la fin de sa vie malgré les aides d’amis musiciens. Souffrance aussi sous le joug du communisme d’essence stalinienne qui s’abat sur le pays dans l’après-guerre et qui oblige Ligeti à fuir à Vienne pour garder la liberté créatrice qui, bien incomparable, produira quelques œuvres parmi les plus grands chefs-d’œuvre de la musique contemporaine.

    « … Toute cette musique était condamnée à rester au fond d’un tiroir. Il était complètement illusoire, dans la Hongrie communiste, d’espérer la voir jouer en concert. En fait, il est tout à fait impossible pour quelqu’un ayant toujours vécu à l’ouest d’imaginer ce qu’était réellement la situation, au quotidien, dans les pays du bloc soviétique : art et culture étaient règlementés de la manière la plus stricte, contraints de se plier à des concepts abstraits tout à fait comparables aux dogmes du national-socialisme. L’art devait à tout prix être « sain », « édifiant », et issu du peuple, c'est-à-dire conforme aux directives du parti » G. Ligeti.

    Musica ricercata, onze pièces pour piano, est un cycle original écrit peu après ses débuts d’enseignant à l’Académie de musique Franz Liszt de Budapest. L’œuvre sera créée bien longtemps plus tard, en 1969 en Suède ! Le titre, un peu énigmatique fait référence à l’ancienne forme contrapunctique, le Ricercar, sorte de fugue utilisée par les premiers baroques et transcendée par J-S. Bach dans l’Offrande musicale. Seule la onzième pièce du recueil, Hommage à Girolamo Frescobaldi retrouve cette écriture dans une vision très moderne et géniale. Car le mot « ricercar » qui signifie « rechercher » peut également être pris ici d’une manière plus générale : musique recherchée, témoignant de la recherche du compositeur d’élaborer un style musical propre, passant de l’influence bartokienne à la totale indépendance.

    Et pour réaliser un tel programme, le jeune compositeur d’une trentaine d’années décide de reconstruire le matériau musical, son propre matériau, en repartant de zéro, du vide, du néant. Le silence d’abord, puis un processus particulier qui crée la première pièce sur une seule note déclinée sous toutes ses formes (hauteurs, timbres, rythmes, durées, intensité), une seconde note arrivant à l’extrême fin de la pièce. Le deuxième mouvement se construit sur trois notes, le troisième sur quatre et ainsi de suite jusqu’au onzième, le fameux Ricercar qui utilise le total chromatique composé des douze sons de l’échelle.

    Un seul exemple aujourd’hui, je ne vais pas tout vous dire maintenant, celui de la pièce n°9 sous-titrée « Béla Bartók in memoriam », très brève puisqu’elle dure à peine deux minutes trente. Elle témoigne d’une construction traditionnelle malgré l’aspect extérieur et réutilise des rythmes fréquents chez Bartók lui-même.

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    Béla Bartók en 1927



    Dans le grave du piano, des premières notes vienne briser le silence pianissimo. Le tempo est noté Adagio. Mesto. Lent et triste. Ces sons graves sonnent come un glas. Le compositeur a d’ailleurs noté qu’ils devaient évoquer la cloche grave et profonde. Sur cet ostinato immobile, viennent se greffer quelques motifs rythmiques et mélodiques curieux qui évoquent le Concerto pour orchestre ou la verbunkos (danse hongroise du XVIIIème siècle) de la suite de danses Contrasts de Béla Bartók… une manière d’associer son maître et le glas. N’oublions pas que le grand compositeur était mort en 1945. Cette ambiance triste et quelque peu lugubre est donc mortuaire et douloureuse, c’est la partie A.

    Sans prévenir, un Allegro maestoso violent répète fortissimo le rythme bartokien, véritable cri de révolte. Il tranche avec ce qui précède par sa dynamique, sa rapidité et son caractère aigu et criard. C’est la partie B.

    Soudain, Piu mosso, agitato, retrouve le pianissimo mais propose un terrible crescendo qui se précipite comme un sentiment de panique qui aboutit sur un point d’orgue de silence exactement au nombre d’or de la partition, une notion chère à Bartók, point culminant de l’œuvre et témoin de la construction en arche. C’est la partie C.

    C’est alors le retour « tutta la forza » de la partie B qui ne dissipe pas la panique. Il faut attendre le retour du « Mesto », A’ pour que progressivement, ce temps particulièrement douloureux se dissipe par des trilles qui, dans un continuum sonore qui abolit le temps, supportent le souvenir apaisé des rythmes de Bartók. Le deuil est fait et il ne reste au motif rythmique qu’à disparaître par augmentation rythmique au point de se confondre avec le silence, aboutissement de toute musique et abolition du temps mortifère.

     



    Sous l’apparence d’une miniature, ce sont toutes les préoccupations de Ligeti qui sont déjà présentes. L’angoisse de la mort, la réflexion sur le temps, sur le silence et le vide, l’équilibre des formes, sans jamais renoncer à l’émotion. Un chef-d’œuvre qui s’inscrit dans ce remarquable cycle qui mériterait à lui seul onze billets… À (re)découvrir… !

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