musicophilia

  • Musicophilia

     

     

    L’homme est une espèce musicale. Cette déclaration du neurologue Oliver Sacks est au centre de son récent ouvrage consacré aux rapports entre la musique et notre cerveau : Musicophilia, Editions du Seuil, 2009 pour la traduction française.


     

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    La constatation est simple et parlante. Plus d’aires cérébrales sont affectées au traitement de la musique qu’à celui du langage. Et nous en connaissons tous les effets. La musique est bienfaisante, elle est un élément central de notre existence. Mais elle est aussi un moyen thérapeutique qui commence vraiment à se développer. De nombreuses expériences sur les patients atteints de la maladie de Parkinson ou de la non moins terrible maladie d’Alzheimer ont montré que la musique non seulement peut apaiser les souffrances, mais qu’elle peut aussi restituer certains souvenirs des amnésiques.

     

    Oliver Sacks (1933) est un neurologue, américain d’origine anglaise, réputé à travers le monde. Professeur à l’Albert Einstein College of Medecine et à l’Université de New York, il étudie systématiquement le fonctionnement de notre cerveau. On se souviendra peut-être de « L’homme qui prenait sa femme pour un chapeau » (1985, traduction française en 1988) dans lequel il évoque à travers 24 cas cliniques pour illustrer la nouvelle science, la neuropsychologie, soit les rapports entre le cerveau et l’esprit, en étudiant le rapport entre les fonctions mentales supérieures comme la mémoire ou le langage et les fonctions cérébrales. Y est exposé entre autres ce cas étrange d’un homme qui ne pouvait reconnaître que des formes géométriques et pas les visages, et avait un jour confondu le visage de sa femme avec son chapeau. Les perturbations les plus étranges de la mémoire et du langage suite à des atteintes neurologiques y sont décrites de manière simple, accessible à tous. Un opéra, composé par Michael Nyman  s’inspire de l’ouvrage de Sacks (The Man who mistook his Wife for a Hat, 1987).

     

    Musicophilia est un ouvrage entièrement consacré aux effets de la musique sur le cerveau et aux réactions de celui-ci au phénomène sonore. Ce qui intéresse surtout Sacks dans cet ouvrage, ce sont les « maladies » étranges qui sont liées à la perception musicale. Car si nous sommes tous, en grande majorité, sensibles à la musique, il suffit de peu pour que notre plaisir se transforme en cauchemar. Les exemples sont nombreux de patients qui, suite à un accident, parfois insignifiant, ou à une lésion, sont pris par ces sons insupportables que nous nommons acouphènes. Leur tête résonne alors de sons très forts, aux fréquences diverses, mais insupportables rendant la vie normale impossible à supporter.


     

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    Mais l’ouvrage traite aussi (et surtout) de formes encore plus curieuses de pathologie, comme ce chirurgien frappé par la foudre qui devient soudain pianiste à l’âge de quarante deux ans, comme ces nombreux patients qui souffrent de « vers musicaux ».

     

    Le ver musical est un phénomène que chacun d’entre nous éprouve régulièrement. Lorsque nous fredonnons à longueur de journée un thème de rengaine qui ne nous lâche pas. La plupart des gens le vivent quotidiennement sans dommage, mais lorsque le ver devient tellement envahissant qu’il empêche toute forme d’activité, quand il sonne beaucoup trop fort, qu’il se réduit à une ou deux notes seulement et qu’il se déforme de manière incontrôlée, alors il devient insupportable et empoisonne non seulement toute l’approche musicale de l’être, mais aussi sa capacité à vivre tout simplement. Pas de solution miracle cependant ! Sacks et les chercheurs en la matière soupçonnent un dysfonctionnement proche de la crise d’épilepsie, mais les traitements sont de faible rendement.

     

    L’auteur aborde également les véritables troubles auditifs en décrivant des cas étranges dont l’oreille ne perçoit plus correctement les hauteurs sonores, parfois entièrement, mais souvent aussi une ou deux notes qui semblent fausses dans une gamme… ! Et cela touche souvent des musiciens et compositeurs qui sont ainsi fortement handicapés dans leur travail quotidien.

    Un chapitre fort intéressant est consacré à l’oreille absolue (être capable de reconnaître les notes exactes dans n’importe quelle circonstance, pour faire simple). Ce phénomène qui ne touche qu’une petite partie de la population occidentale semble bien plus répandu en Orient. Les spécialistes semblent commencer à comprendre que la cause est à chercher dans les inflexions du langage. Il est de fait bien évident que les langues orientales utilisent plus de hauteurs sonores variées que nos langues occidentales. Habitués dès le plus jeune âge à donner des hauteurs de sons sémantiques, les chinois ou les japonais auraient plus de prédispositions à la posséder car il s’agit pour eux d’une véritable question de compréhension.


     

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    Mais je ne vais pas continuer à énumérer les nombreux sujets traités dans l’ouvrage. J’espère que ces quelques mots vous auront donné l’envie de le lire. Une mise en garde cependant. Le texte est assez laborieux sous deux aspects principaux. Sa lecture fluide est entravée par de nombreuses citations d’ouvrages et d’études de neurologues avec, en prime, une surabondance de notes en bas de page qui dont la lecture demande plus de temps que le texte lui-même, ce qui oblige le lecteur qui veut les lire toutes à perdre le fil des idées. Ensuite, la rédaction du livre adopte le principe du récit des consultations médicales, décrivant de manière toute américaine (et parfois agaçante) les patients avec un angélisme peu utile dans le cadre d’un ouvrage scientifique. Outre ces deux restrictions, le livre nous permet d’aborder des sujets rarement traités dans la littérature musicale et pourtant essentiels à la compréhension de certaines nuances face à la beauté et l’expression de la musique. Bonne lecture…

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