musique

  • L'École et la Musique

    On a coutume de dire que dans l’Antiquité grecque, la musique figurait parmi les arts majeurs et prenait une part très importante dans l’éducation et l’instruction des enfants. S’il est clair que l’enseignement y était aristocratique et ne s’adressait qu’à une petite part des enfants les plus favorisés, il visait également une excellence et présentait l’acquisition des savoirs comme un outil permettant à l’homme d’être en fusion avec le cosmos, de trouver une place dans la nature grâce à un mode de vie où le principe du beau et du bon (Kalos kai Agathos) semblait générer la vérité. Tout cela autorisait celui qui cheminait vers l’excellence à atteindre la Vertu, une notion à l'intersection des ensembles de la philosophie, de la religion et de la politique.

     

     Salvator Rosa - Démocrite et Protagoras, 1664

     

    En lisant le très bel ouvrage d’Alain Boissinot et de Luc Ferry, La plus belle histoire de l’école, publié récemment (2017) chez Robert Laffont, j’ai été très touché et réconforté de retrouver les idées que je tente de faire comprendre à ceux qui me font le plaisir de m’écouter lors des cours et conférences. Je me permets donc de citer de brefs extraits de cet ouvrage qui reprend quelques extraits significatifs sur les raisons et la base de l’enseignement pensé par Protagoras. (Protagoras (en grec ancien, Πρωταγόρας) est un penseur présocratique et professeur du 5ème siècle av. J.-C. (-490 - vers -420). Considéré par Platon comme un sophiste, il est reconnu comme tel par la tradition antique et récente. Renommé de son vivant, Protagoras est resté célèbre pour son agnosticisme avoué et un certain relativisme : « Des dieux, je ne sais ni s'ils sont ni s'ils ne sont pas » et « L'homme est la mesure de toutes choses » Wikipédia).

     

    « Les différentes étapes des apprentissages visent l’éducation autant que l’instruction. En fait, pour les Grecs, cette distinction qui nous est familière n’a guère de sens. Lire les poètes, c’est y trouver des principes de vie et des exemples, c’est progresser par désir d’imiter les grands hommes, constitués en modèles. […] 

    Tout est dans Homère, donc ! Mais il y a quand même bien d’autres domaines de l’enseignement ? 

    En effet, et Protagoras en évoque ensuite deux, dont la place et l’importance pourraient nous surprendre. il s’agit d’abord de la musique, puis du sport. Écoutons-le : 

    C’est au tour, maintenant, des maîtres de cithare, de faire de même dans un domaine différent : de se préoccuper de donner de la modestie à la jeunesse, d’empêcher qu’elle ne se conduise mal en quoi que ce soit. indépendamment de cela, ils lui enseignent, quand elle a appris à jouer sur la cithare, des poèmes d’autres bons poètes, des lyriques, cette fois ; ils les lui font chanter en s’accompagnant de la cithare, et ils forcent ainsi le rythme et l’harmonie à devenir familiers à l’âme des enfants, afin de rendre ceux-ci plus civilisés, plus heureusement réglés dans leurs mouvements, plus heureusement équilibrés, et, ainsi, capables de se faire apprécier plus tard comme orateurs ou hommes d’action ; car la vie humaine a, tout entière, besoin d’activité bien réglée et de bon équilibre ! 

    Nous sommes ici très loin de la place, bien modeste, que la musique occupe aujourd’hui dans l’enseignement de nos collèges. Associée au chant, la pratique instrumentale permet d’installer dans l’âme « rythme et harmonie » […] C’est pourquoi Protagoras voit dans la musique, non pas un enseignement artistique au sens moderne, mais aussi bien une formation de l’orateur et de l’homme politique, c'est-à-dire de celui qui agit dans la cité. La même logique vaut pour ce que nous appelons l’ « éducation physique ». C’est une autre composante majeure de l’éducation. […] 

    La gymnastique relève d’un maître spécifique ; elle est ainsi nommée parce qu’elle se pratique dans un état de nudité plus ou moins intégrale (gymnos signifie « nu » en grec), ce qui est déjà un signe de valorisation du corps et de sa beauté plastique. C’est un double équilibre qui est recherché : il faut que le corps soit en bonne condition, et il faut qu’il soit en harmonie avec les desseins de l’esprit. » pp. 22-24.

     Allégorie de la musique sur le toit de l'Opéra Garnier à Paris. (définition réelle 2 100 × 1 692*)

    Allégorie de la musique sur le toit de l'Opéra Garnier à Paris

    Poursuivant leur voyage au cœur de l’enseignement dans la Grèce antique, les auteurs progressent dans leurs explications en montrant la finalité suprême du processus d’apprentissage en revenant une fois encore aux pensées de Protagoras. 

    « En suivant Protagoras, nous avons été surpris par la place accordée à la musique et à la gymnastique, deux enseignements qui, à tort sans doute, sont de nos jours trop souvent considérés comme mineurs. Comment expliquer leur importance ? 

    Nous touchons ici à un point capital. il faut d’abord rappeler que la mousikè est bien plus que notre musique. Le terme peut bien sûr renvoyer à la musique instrumentale ou vocale, aux danses, mais beaucoup plus largement il désigne aussi toute une culture intellectuelle : c’est l’art des Muses… Souvenons-nous que celles-ci, filles de Zeus et de Mnémosyne (la Mémoire), ou filles d’Harmonie, selon les traditions, président aussi bien à l’astronomie et à l’histoire qu’à ce que nous considérons comme les arts. Mais dans l’enseignement, la musique tient bien un rôle de premier plan. Si un enseignement du dessin apparaît au 4ème siècle av. J.-C., il n’occupe pas une place comparable. Signe de son importance, la musique relève d’un maître spécialisé, le cithariste. […]

    Sarcophage des Muses, IIème siècle, musée du Louvre.

     

    Si la musique a une telle importance, c’est qu’elle est découverte du rythme et de l’harmonie, sans la maîtrise desquels il n’y a pas d’équilibre possible du monde, donc sans lesquels le monde ne serait pas un cosmos, c'est-à-dire un ensemble organisé. Rien n’est plus important que cet ordre, que menace tout dérèglement, tout excès, comme la fameuse hybris qui cause la perte des hommes. » pp. 43-44. 

    On le voit, l’enjeu est tel que, pour les Grecs, il n’y a pas d’équilibre de l’homme sans l’apprentissage de la musique. Car enfin, atteindre l’équilibre humain avec le cosmos permet l’esprit civique et l’accession à un humanisme essentiel à l’équilibre individuel et politique (de la cité). Ce but ultime exige une vaste culture générale. Les Grecs et dans leur suite, les Romains, Cicéron en tête, défendront l’idée que l’accession à la vertu passe par un humanisme curieux de tous les domaines du savoir, un aspect des choses dont sauront se souvenirs les acteurs des Lumières au 18ème siècle. D’ailleurs, le mot paideia, si difficile à traduire, désigne le « processus éducatif qui confère à l’individu sa forme véritable, la nature humaine authentique (En grec ancien, le mot paedeia ou paideia (παιδεία) signifie « éducation » ou « élevage d'enfant ». Historiquement, il fait référence à un système d'instruction de l'ancienne Athènes dans lequel on enseignait une culture vaste. Étaient enseignées la grammaire, la rhétorique, les mathématiques, la musique, la philosophie, la géographie, l'histoire naturelle et la gymnastique. La paideia désignait alors le processus d'éducation des hommes, une éducation comprise comme modelage ou élévation, par laquelle les étudiants s'élevaient à leur « vraie » forme, celle de l'authentique nature humaine. Selon les Définitions de Platon, la paideia, l’éducation, ce sont les « soins que l'on dispense à l’âme ».) Wikipédia. 

    Le mot sera traduit en latin par humanitas duquel résulte le terme « humanités » que l’on applique à l’enseignement secondaire général chez nous… gardant encore de manière lointaine les terminologie de « Poésie » pour la pénultième année et « Rhétorique » (sommet de l’éducation grecque) pour la dernière… 

    Le monde a bien changé depuis l’Antiquité, mais ces idées se sont maintenues au cours des siècles en s’adaptant aux transformations des connaissances. Pourtant, aujourd’hui, l’apprentissage de la musique ne fait plus partie de l’enseignement des dernières années des humanités… on ne peut que le regretter. L’enseignement musical est aujourd’hui de l’ordre de la sphère privée et, en conséquence, prive une bonne part des élèves de ce pan entier de la culture qui, j’en suis absolument convaincu, permettrait bien plus d’humanité !

     

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