musique concrète

  • Maison de sons



    Il arrive que certains ouvrages, certains livres ou certains disques vous happent sans que vous sachiez pourquoi. Le regard attiré par une couverture, un titre... et vous voilà parti dans un voyage inattendu, surprenant, ...plaisir de la découverte. Et pourtant, ni la musique concrète, ni la musique électro-acoustique, ne m'ont jamais agité. Alors, ainsi projeté dans l'environnement et la musique de Pierre Henry, ma mémoire ne parvenait qu'a se souvenir du fameux «  Psyché Rock » de la Messe pour le temps présent, aujourd'hui bien démodée, que Béjart avait rendu célèbre. La visite, par photographies interposées, m'a conduit à comprendre une démarche qui m'a souvent paru hermétique.

     

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    Pierre Henry (né en 1927) est un compositeur  français  de musique électroacoustique. Après une enfance passée à la campagne, il entre au Conservatoire de Paris à l'âge de dix ans pour y faire des études de percussions et d'écriture. Il y suit l'enseignement de Nadia Boulanger (composition), Olivier Messiaen (harmonie) et Félix Passeronne (piano et percussions). Dès 1949, il rencontre Pierre Schaeffer dans les studios de la Radiodiffusion-télévision française dans ce qui s'appelait alors le Club d'essai. C'est suite à la création d'une bande son pour un film traitant de l'invisible que Pierre Henry est invité par Schaeffer à venir auditionner. De cette rencontre va naître Symphonie pour un homme seul (1950), première œuvre fondatrice de la musique concrète. Une grande amitié va naître de cette rencontre et Henry sera embauché dans les studios de la RTF, il devient chef des travaux du Groupe de Recherche sur les Musiques Concrètes  fondé en 1951. En 1953, au Festival de Donaueschingen, on donne Orphée, le premier opéra concret écrit par Schaeffer et Henry en 1951.

     

     

     

     



    En 1958, suite à des désaccords personnels, administratifs et esthétiques, Pierre Henry quitta les studios de la RTF et créa en 1959 le premier studio d'enregistrement indépendant en France, APSOME (Applications de Procédés SOnores en Musique Électroacoustique). Ce studio privé consacré aux musiques électroacoustiques était essentiellement équipé par du matériel professionnel venant d'Allemagne. Il était situé à Saint-Germain-des-Prés. Ensuite, en 1982, il créera un second studio de recherche musicale, Son/Ré. Ce studio, qui est aussi sa maison, est  situé dans la petite rue de Toul au cœur du douzième arrondissement de Paris. Il obtint le soutien du ministère de la Culture dès 1982 et celui de la Ville de Paris en 1990.

    A la fin de l'année 1949 débuta la collaboration entre Pierre Henry et le chorégraphe Maurice Béjart. C'est dans le cadre de cette collaboration que Henry réalisa son œuvre la plus connue du grand public: Messe pour le Temps Présent (co-écrite avec Michel Colombier) comprenant le tube Psyché Rock. La première du ballet eut lieu au festival d'Avignon en 1967.

     



    En 1975 Pierre Henry, avec la complicité de Bernard Bonnier, monte Futuristie : manifestation sonore et visuelle en hommage à Luigi Russolo et à son manifeste L'Art des bruits. Aux créations sonores de Pierre Henry, s'ajoutaient une création cinématographique de Monika et Bernd Hollmann et la performance du récitant Alain Louafi. Il a composé des œuvres acousmatiques (sons que l'on entend sans voir la cause qui le produit; par exemple, on peut dire de la radio  qu'elle est un média acousmatique) marquantes comme Voyage (d'après le livre des morts tibétain), la Messe de Liverpool, l’Apocalypse de Jean, ou encore la Tour de Babel.

     



    En 2007 Pierre Henry décida de confier la totalité de ses œuvres à la Bibliothèque nationale de France.

    On ne connait pas beaucoup d'influences à la musique de Pierre Henry, hormis ses maitres Nadia Boulanger, Olivier Messiaen et Félix Passeronne, il évoque parfois des opéras de Richard Wagner ou les bandes sons des débuts du cinéma parlants. Il préfère faire référence aux sons élémentaires comme ceux de l’orage, du vent, d'un train, des animaux ou encore des souvenirs sonores de son enfance.

    Image retirée sur demande des ayants droits

    Pierre Henry

     



    En avril 1950 il rédige un court manifeste intitulé : Pour penser à une nouvelle musique dans lequel il décrit sa conception de la composition et ce vers quoi elle doit tendre: « Il faut prendre immédiatement une direction qui mène à l'organique pur. A ce point de vue, la musique a été beaucoup moins loin que la poésie ou la peinture. Elle n'a pas encore osé se détruire elle-même pour vivre. Pour vivre plus fort comme le fait tout phénomène vraiment vivant».

    Dans son Journal, Henry se distingue non sans humour des compositeurs au sens classique du terme:  « Les compositeurs travaillent avec des sons à tout faire, l’équivalent des notes de musique. Moi, je n’ai pas de notes. Je n’ai jamais aimé les notes. Il me faut des qualités, des rapports, des formes, des actions, des personnages, des matières, des unités, des mouvements. /…/ C’est insuffisant, les notes. Ça n’est rien. Ça se perd. C’est bête. On ne peut pas travailler avec les notes. Les notes, c’est bon pour les compositeurs». Derrière le côté saugrenu de cette déclaration se cache une attitude plus profonde vis-à-vis de sa démarche artistique. Ainsi, même lorsqu'il fait des emprunts à la musique classique comme c’est le cas par exemple dans Phrases de quatuor, le but de Pierre Henry n’est pas de citer un autre auteur mais de tenter de nous faire entendre la musique classique comme un objet sonore plutôt que comme un langage musical: en plongeant un fragment de musique classique dans un contexte plus bruitiste, il nous incite à retrouver une perception vierge de tout bagage culturel préétabli, comme si nous entendions des sons instrumentaux pour la première fois.

    Mais la démarche de Pierre Henry dépasse la simple réalisation sonore. Tout, dans son mode de vie, tend dans la même direction. Sa maison, qui est aussi son studio « Son-Ré » rue de Toul fait aujourd'hui le sujet d'un livre de photographies augmenté d'un cd. Car cette maison est tout à fait exceptionnelle et, photographiée par le norvégien Geir Egil Bergjord (1964), elle prend des allures de capharnaüm où semblent se côtoyer ordre (les bibliothèques et les rayonnages de bandes magnétiques) et chaos (objets hétéroclites en rapport plus ou moins évident avec la musique et l'électronique). Les éclairages, les angles du vues, les objets ou ensembles choisis, donnent tous l'impression d'une image sonore. Son titre, tout aussi intrigant que poétique, La Maison de sons de Pierre Henry (Éditions Fage, Lyon, 2010) nous invite à entrer dans l'intimité d'un artiste complet. Car Pierre Henry a lui-même conçu ces « peintures et sculptures concrètes » qui semblent, dans une symbolique toute classique, confirmer l'adage selon lequel l'architecture serait une musique figée.

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    L'une des pièces de la maison de Pierre Henry



    Le livre est accompagné d'un cd reprenant quatre œuvres inédites de Pierre Henry: Capriccio (2009) pour sons de percussions, frottements, glissements, étirements issus d'actions qui se conjuguent sur un piano, comme sur une table d'harmonie est dédiée à la musique française impressionniste. Phrases de Quatuor (2000), pièce chorégraphiée par Maurice Béjart en 2003, basée sur des micro-structures de quelques secondes tirées du mouvement du quatuor n°12 (Quartetsatz) inachevé de Schubert auxquels répondent des fragments du Quintette avec deux violoncelles. Univers déstructuré, déposé sur un tapis sonore concret, on y entend également des fragments de Franck, Debussy, Saint-Saëns, Ravel et Berg. Miroirs du temps (2008), hommage à Messiaen illustrant les Cahiers de Paul Valery ou il écrit: « le temps est une équation entre la permanence et le changement » et que le compositeur considère comme une cristallisation sonore de son passé. Enfin, Envol (2010) est un poème musical ayant un rapport à la dynamique des oiseaux. Je cite ici le compositeur: « Ici, les nuances expressives sont, dans leur brièveté, proches de l'envol, sorte, pour moi, de nage aérienne. Les composantes naturelles de Envol dérivent de tout ce qui vole. Traces décalées des roseaux, d'escaliers en boucle, de lac, de serpent burlesque qui crache, de sensations auditives, d'étourneaux, de faille,et d'aube frémissante. Une musique courte qui s'esquive, qui s'envole »... Fascinant!

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