musique vocale

  • Polyphonie romaine

    Parmi les nouveautés de cette rentrée, quelques découvertes valent le détour. Ainsi de cet enregistrement pour Naïvedu Concerto Italiano dirigé par Rinaldo Alessandrini consacré à un cmpositeur fort peu connu du XVIIème siècle, Alessandro Melani (1639-1703).


    Ce dernier appartient à une dynastie de musiciens originaire de Pistoia: une antique cité romaine sise au pied des Apennins qui dépendait alors du grand duché de Toscane. Son père, Domenico di Santi d’Antonio, était le carillonneur de la cathédrale. Suivant les sources, il aurait eu six ou sept frères, et aurait été soit le cinquième, soit le dernier de cette fratrie. La plupart de ses frères furent des personnages d’importance : l’aîné, Jacopo (1623-1676), fut le maestro di capella de la cathédrale de Pistoia, et compte parmi les créateurs de l'opéra buffa. Atto (1626-1714) était un castrat soprano apprécié dans toute l’Europe et devint l’agent secret de Mazarin. Francesco Maria (1628-1663), également sopraniste, devint à son tour un protégé du cardinal tandis que Bartolomeo (1634-1677) partagea sa carrière entre Munich et Florence, avant de reprendre la charge de son frère Jacopo après sa mort.


    Alessandro naquit à Pistoia le 4 février 1639. Sur sa formation, on ne sait que peu de choses. Il fut certainement l’un des pueri cantores de la cathédrale et, entre 1650 et 1660, il apparaît régulièrement parmi les chantres ordinaires de la chapelle. Il semble y avoir également reçu une solide formation théorique, puisqu’il devint dans les années 1660 maître de chapelle à Orvieto, puis à Ferrare. En décembre 1666, il revint dans sa cité natale et remplaça temporairement en juin 1667 son frère Jacopo à la direction de la chapelle. En 1669, il s’installe définitivement à Rome, obtenant tout d’abord la charge de maestro di musica de la basilique Santa Maria Maggiore. Puis, de juillet 1672 jusqu’à sa mort, il officie à l’église de Saint-Louis-des-Français : une charge prestigieuse qu’il obtient grâce à l’influence de son frère Atto auprès de Louis XIV, cette paroisse étant le fief des résidents français dans la Cité Éternelle. Par ailleurs, en 1667, un pape originaire de Pistoia avait été élu : Giulio Respigliosi (Clément IX). Grâce à leurs éminents protecteurs, la famille Melani a pu jouir d’une faveur particulière auprès des institutions et des grandes familles romaines. Alessandro reçut ainsi le soutien de plusieurs mécènes qui comptaient parmi les personnalités les plus influentes de la cité, comme les Pamphili et les Colonna. Il fut également protégé par Francesco II d’Este, par le grand duc Ferdinand de Medici, et par le roi de Pologne, auquel il semble avoir rendu quelques services diplomatiques.



    Par ailleurs, peu après son arrivée, les princes Colonna lui commandèrent un opéra qui est sa première œuvre datable avec précision : L’Empio Punito, créé le 17 février 1669 au Palazzo Colonna, devant la reine Christine de Suède. Le livret, de Filippo Acciaiuoli (1637-1700), est la première adaptation lyrique connue de l’histoire de Don Juan (ici dénommé Acrimante). L’oeuvre ne reçut qu’un accueil mitigé, mais fut ensuite reprise à Florence et à Bologne, avec plus de succès. Par la suite, Melani écrirait huit autres compositions scéniques (drammi per musica et intermedii), tant pour Rome que Florence ou Sienne. Outre ses opéras, il a laissé une trentaine de cantates profanes dont certaines, pour soprano et trompette, furent très réputées à l'époque. La plupart ont été composées pour les cénacles aristocratiques romains, et en particulier la très renommée Accademia dell’Arcadia. L’esthétique particulière de cette académie éprise de classicisme, cherchant à renouer grâce aux arts avec l’âge d’or antique, dans un esprit encore très proche de la Renaissance, trouve dans ces compositions pastorales et idylliques quelques-unes de ses illustrations les plus accomplies.

     

    La musique sacrée d'Alessandro Melani est aujourd'hui encore presque totalement inconnue, aussi bien des chercheurs que du public. Il n'existe aucune étude monographique sur ce répertoire, et encore moins des éditions musicales pour les interprètes qui voudraient s'y lancer. Le site, pourtant remarquablement fourni, IMSLP, sorte de Wikipedia pour les partitions libres de droits, n'en fait même pas mention.


    Melani fit également imprimer quatre recueils de motets religieux (1670, 1673, 1682 et 1698, ce dernier étant perdu) pour divers effectifs (de une à cinq voix, avec basse continue). Ces motets, avec diverses autres oeuvres manuscrites (messes, litanies, etc.), témoignent de son activité de musicien liturgique à Rome. Toutefois, le théoricien Berardi, dans ses Ragionamenti musicali publiés en 1681, cite les motets d’Alessandro Melani comme exemples du stile imbastardito, un « style corrompu » qui introduit à l’église des procédés d’écriture empruntés aux autres genres, en particulier l’opéra et la musique instrumentale concertante.


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    Parallèlement à son activité à Saint-Louis-des-Français, Melani oeuvra pour diverses autres institutions romaines, comme le célèbre oratoire del SS. Crociffisso (en 1668, 1672 et 1675- 76). C’est ainsi qu’il fut amené à composer plusieurs oratorios qui connurent une diffusion remarquable, puisqu’ils furent joués tant à Rome qu’à Palerme, Bologne, Modène et Florence. Parmi les huit oratorios qui nous sont parvenus, Il Sacrificio di Abele est sans conteste celui demeuré le plus célèbre. Il fut composé sur un livret du cardinal Benedetto Pamphili (1653 -1730). Ce riche mécène, érudit et poète arcadien, fut l’un des librettistes d’oratorios les plus importants de Rome, commanditant et collaborant avec Scarlatti, Pasquini et Haendel (Il Trionfo del Tempo, 1707). Abele fut créé à Rome en 1677 au Palazzo Pamphili et connut ensuite plusieurs reprises dans diverses villes italiennes. Cette oeuvre, connue également sous le titre de Il Fratricidio di Caino, revêt l’aspect d’un pasticcio, puisqu’elle présente plusieurs airs composés par Bernardo Pasquini (1637-1710), originaire, comme Melani, de Pistoia, et par Alessandro Scarlatti (1660-1725). Longtemps considérée comme perdue, cette partition admirable, dont l’essentiel demeure néanmoins l’oeuvre de Melani, réunit ainsi les trois plus grands compositeurs actifs à Rome à la fin du XVIIe siècle.

     

    Le style de Alessandro Melani est extrêmement pur. Baroque dans l'esprit par la liberté de la forme, il jongle avec les effets du bel canto italien déjà illustré par Luigi Rossi. Toutes ces techniques sont, à leur tour, utilisées dans la musique religieuses, tantôt avec des mélodies qui témoignent du modernisme par l'affranchissement de la ligne vocale, tantôt par une polyphonie et un contrepoint bien ficelés dont la rhétorique est au service de l'expression du texte. Rinaldo Alessandrini et son ensemble sont parfaitement à l'aise dans ce répertoire qu'ils maîtrisent à fond. Voici donc une occasion de découvrir un compositeur fort peu répandu jusqu'à présent. Un Requiem était déjà paru pour le label CPO qui témoignait de ce modernisme vocal, le présent enregistrement devrait compléter à merveille un tour d'horizon de cette musique sacrée hors du commun. Espérons qu'une édition de ces partitions ne tarde pas trop pour pouvoirdécouvrir de l'intérieur cette musique exceptionnelle.

     


     

     

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