nabucco

  • V.E.R.D.I.



    Je parlais Giuseppe Verdi cet après-midi à Charleroi devant une belle assemblée de 200 personnes réunies dans la grande salle de l'Université du Travail. Et j'insistais sur la force de la musique, sur son pouvoir exceptionnel qui témoigne réellement des aspirations profondes de ceux qui font de l’art, d’une part, et de ceux qui le reçoivent de l’autre.

    Entre autres, je soulignais, en commençant et avant d'analyser plus musicalement l'art et la pensée du maître, le rôle politique de Verdi dans la diffusion et le soutien des idées du Risorgimento qui désirait faire de l'Italie un pays uni. On sait que dans bon nombre d'opéras, Verdi a su placer un chœur, un air ou une tirade destinés à animer la fibre patriotique des siens. Cette faculté de réveiller les consciences ne s'est pas arrêtée avec la mort du compositeur ni même avec l'unification italienne. En témoigne ce magnifique instant d’anthologie où, comme les italiens savent le faire, l'émotion a de nouveau surgi des notes de Giuseppe Verdi... mais lisez plutôt :

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    Giuseppe Verdi, 1842, lithographie de Roberto Focosi,  Archives de la Maison Ricordi à Milan



    En mars 2011, l’Italie fêtait le 150ème anniversaire de son unification et à cette occasion fut donnée, à l’Opéra de Rome, une représentation de l’opéra le plus symbolique de cette unification : Nabucco, dirigé par Riccardo Muti.

    Nabucco est une œuvre autant musicale que politique : elle évoque l'épisode de l'esclavage des juifs à Babylone, et le fameux chant « Va pensiero » est celui du Chœur des esclaves opprimés. En Italie, ce chant est le symbole de la quête de liberté du peuple, qui dans les années 1840 - époque où l'opéra fut écrit - était opprimé par l'empire des Habsbourg, et qui se battit jusqu'à la création de l’Italie unifiée. On connaît le rôle et l’attachement de Giuseppe Verdi à son pays natal et à son avenir uni.

    Avant la représentation, Gianni Alemanno, le maire de Rome, était monté sur scène pour prononcer un discours dénonçant les coupes du gouvernement dans le budget de la culture. Et ce, alors qu’Alemanno est un membre du parti au pouvoir et un ancien ministre de Berlusconi. Cette intervention politique, dans un moment culturel des plus symboliques pour l’Italie, allait produire un effet inattendu, d’autant plus que Sylvio Berlusconi en personne assistait à la représentation…

    Repris par le Times, Riccardo Muti, le chef d'orchestre, raconte ce qui fut une véritable soirée de révolution : « Au tout début, il y a eu une grande ovation dans le public. Puis nous avons commencé l’opéra. Il se déroula très bien, mais lorsque nous en sommes arrivés au fameux chant « Va Pensiero », j’ai immédiatement senti que l’atmosphère devenait tendue dans le public. Il y a des choses que vous ne pouvez pas décrire, mais que vous sentez. Auparavant, c’est le silence du public qui régnait. Mais au moment où les gens ont réalisé que le « Va Pensiero » allait démarrer, le silence s’est rempli d’une véritable ferveur. On pouvait sentir la réaction viscérale du public à la lamentation des esclaves qui chantent : « Oh ma patrie, si belle et perdue ! ».

    Alors que le Chœur arrivait à sa fin, dans le public certains s’écriaient déjà : « Bis ! » Le public commençait à crier « Vive l’Italie ! » et « Vive Verdi ! » On se souvient par ailleurs de l'association qui avait été faite entre Verdi et le symbole de l'unification, le roi Victor Emmanuel (V.E.R.D.I., Victor-Emmanuel Roi D'Italie). Des gens du poulailler (placés tout en haut de l’opéra) commencèrent à jeter des papiers remplis de messages patriotiques – certains demandant « Muti, sénateur à vie ».

    Bien qu’il l’eut déjà fait une seule fois à La Scala de Milan en 1986, Muti hésita à accorder le  bis pour le « Va pensiero ».

    Pour lui, un opéra doit aller du début à la fin. « Je ne voulais pas faire simplement jouer un bis. Il fallait qu’il y ait une intention particulière», raconte-t-il.

     



    Mais le public avait déjà réveillé son sentiment patriotique. Dans un geste théâtral, le chef d’orchestre s’est alors retourné sur son podium, faisant face à la fois au public et à M. Berlusconi, et voilà ce qui s'est produit :
    Après que les appels pour un "bis" du se soient tus, on entend dans le public : "Longue vie à l'Italie !"

    Le chef d'orchestre Riccardo Muti : "Oui, je suis d'accord avec ça. Longue vie à l'Italie mais...

    [Applaudissements]


    Muti : Je n'ai plus 30 ans et j'ai vécu ma vie, mais en tant qu'Italien qui a beaucoup parcouru le monde, j'ai honte de ce qui se passe dans mon pays. Donc j'acquiesce à votre demande de bis pour le « Va Pensiero ». Ce n'est pas seulement pour la joie patriotique que je ressens, mais parce que ce soir, alors que je dirigeais le Chœur qui chantait « O mon pays, beau et perdu », j'ai pensé que si nous continuons ainsi, nous tuerons la culture sur laquelle l'histoire de l'Italie est bâtie. Auquel cas, nous, notre patrie, serait vraiment « belle et perdue ».

    [Applaudissements à tout rompre, y compris des artistes sur scène]

    Muti : Depuis que règne par ici un « climat italien », moi, Muti, je me suis tu depuis de trop longues années. Je voudrais maintenant... nous devrions donner du sens à ce chant ; comme nous sommes dans notre Maison, le Théâtre de la capitale, et avec un chœur qui a chanté magnifiquement, et qui est accompagné magnifiquement, si vous le voulez bien, je vous propose de vous joindre à nous pour chanter tous ensemble".

    C’est alors qu’il invita le public à chanter avec le Chœur des esclaves. « J’ai vu des groupes de gens se lever. Tout l’opéra de Rome s’est levé. Et le Chœur s’est lui aussi levé. Ce fut un moment magique dans l’opéra. »

    « Ce soir-là fut non seulement une représentation du Nabucco de Verdi, mais également une déclaration du théâtre de la capitale à l’attention des politiciens

    Cette ambiance survoltée, cette remise en cause d’une politique culturelle incohérente et cette affirmation du sentiment national devait sans doute trouver une part de sa confirmation dans l’échec électoral cuisant qu'a subi Silvio Berlusconi par la suite... sans compter ses déboires divers avec la justice…

    … Tout ça pour dire que la musique n’a rien perdu de son pouvoir magique, celui d’unir les hommes (Beethoven n’est pas loin… !) autour des valeurs communes. Les hymnes ont certes cette fonction, mais avouons que la musique va au cœur de toutes les passions, au plus profond de notre âme pour tous les aspects de la vie des hommes. La musique nous nourrit, nous aide à vivre… et peut-être à mourir ! En un mot, elle est indispensable et indissociable de notre existence.



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