nationalité

  • Entre-deux!



    Préparant mon exposé de ce soir « Autour de César Franck », je revoyais mes classiques et m’amusais de l’éternel débat sur la nationalité réelle du compositeur liégeois. Car s’il ne fait aucun doute que César Franck ait été liégeois, de nombreuses voix se sont élevées pour lui donner d’autres origines que celles que nous connaissons. Certes, aujourd’hui, on doit bien dire que notre musicien a été français. Il avait été obligé demander sa naturalisation pour obtenir le poste de professeur d’orgue au Conservatoire de Paris en 1871 alors qu’il croyait être citoyen de l’Hexagone depuis son enfance. Il n’empêche ! Il était né en 1822 et n’est devenu véritablement français qu’à l’approche de la cinquantaine. À vrai dire, on n’est pas sûr du tout que Franck avait le sentiment d’être belge puisque lors de sa naissance, la Belgique n’existait pas encore…

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    César Franck et ses élèves



    Tout a été dit ! En France, on a beaucoup évoqué le caractère flamand de César Franck. J’entends déjà les Liégeois crier au scandale, à l’incident diplomatique ou à quelqu’autre horreur… Vous imaginez… nous retirer notre plus grande gloire musicale… ! Gardons notre calme et écoutons les propos du musicographe Walter Niemann qui, en 1912, écrivait en substance ceci : « César Franck était flamand ; de là le profond mélange de sang germanique… ». Mouais (comme on dit en liégeois) ! Et Claude Debussy, l’année suivante enfonce le clou lorsqu’il parle de « Chausson, sur lequel a lourdement pesé l’influence flamande de César Franck ». Mais d’où viennent donc ces idées… ?

    Selon Joël-Marie Fauquet, qui a écrit pour la maison Fayard la référence en matière de littérature consacrée à Franck, la presse belge agite la question de l’origine de la famille Franck dès 1886, à l’époque où les grands chefs-d’œuvre du maître sont créés à Bruxelles. Georges Franck, le fils ainé de César ne démentira pas que la famille descend de celle de la dynastie des peintres flamands, les Francken qui eurent un succès considérable au XVIème siècle. En effet, ce fut surtout Frans Francken, né en 1542 à Herentals et mort à Anvers en 1616 qui eut une renommée internationale puisque ses œuvres sont disséminées dans toute l’Europe entre Anvers, Besançon et Séville. Le magnifique triptyque ci-dessous montre l’ampleur du génie de cet artiste baroque.

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    Frans Francken, Retable du Calvaire (1585)



    Et puisque Georges Franck était lui-même peintre à ses heures et que son père maniait très bien le crayon aussi, il ne découragea pas la rumeur et n’empêcha pas Vincent d’Indy de la considérer comme exacte. Il fut donc convenu dans le monde musical que Franck était un lointain descendant de ces peintres. Cela confortait les idées de l’époque sur la transmission du génie dans la théorie de l’hérédité. Mais le pot aux roses allait être découvert très vite grâce à deux ardents liégeois qui s’attelèrent à rétablir l’arbre généalogique, historique cette fois, de la famille Franck.

    Et surprise, elle n’était ni flamande, ni liégeoise. Les traces de la famille se trouvent dans les cantons de l’est, du côté de Montzen, de La Calamine et de Gemmenich. C’est là que prospérèrent les vrais ancêtres de César. Pas artistes pour un sou… de riches propriétaires fonciers. Et toute la descendance allait rester là jusqu’à ce que le père du compositeur, Nicolas-Joseph, décide de s’installer à Liège, où César naîtra bientôt.

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    Oui Franck est né à Liège… et alors ? On peut encore voir la superbe maison natale du musicien, rue Sainte-Croix, juste au-dessus de la rue Haute Sauvenière. En 1822, Liège appartient aux Pays-Bas. Franck est donc hollandais. L’Histoire de Liège est complexe. Depuis que le dernier Prince-Évêque a quitté Liège suite à la Révolution liégeoise de 1789, Les Autrichiens ont cédé les restes de la Principauté à la France. Le territoire sera le Département de l’Ourthe et Liège sa capitale. Soit ! Suite à la défaite de Napoléon à Waterloo en 1815, Guillaume 1er des Pays-Bas récupère le territoire. C’est l’époque de la création de l’Université de Liège et de l’Opéra. Les Hollandais dominent tout le territoire de l’actuelle Belgique jusqu’à ce qu’en 1830, l’air patriotique de la Muette de Portici d’Auber déclenche la Révolution belge. Le duo de l'Amour sacré de la Patrie chanté au deuxième acte, dans la scène 2, par Masaniello et son ami Pietro, avait échauffé un public enthousiaste :






    La prise des armes contre Guillaume 1er aboutit enfin à l’Indépendance de la Belgique et à l’avènement du premier Roi des Belges, Léopold 1er en 1831. Franck a neuf ans.

    On se dispute donc à cette époque pour savoir s’il est français ou allemand… sa langue maternelle est le wallon de Liège considéré comme un patois picard donc français… CQFD. Écoutons à ce sujet Vincent d’Indy : « Vous êtes absolument dans la ligne droite en soutenant que Franck est de souche musicale française. […] Oui, certes, Franck fut la personnification même de la pensée française ». Et c’est vrai que Franck a parlé wallon, qu’il a maîtrisé la langue de Voltaire très tôt. Mais sa mère était d’Aix-la-Chapelle, certes en Principauté de Liège, elle aussi, mais de langue allemande. C’est la première langue que l’enfant a entendue et certains prétendent qu’il a toujours récité le « Notre Père » dans la langue de Goethe !!

    Voilà que cela se complique encore ! Pendant la Seconde Guerre mondiale, les adeptes du pangermanisme voyaient en César Franck « Ein deutsche Musiker ». Et puis, on a vite remarqué l’influence allemande dans le style et l’écriture de Franck (Wagner, Liszt,…).

    Alors résumons-nous. César Franck est un compositeur liégeois originaire de Gemmenich par son père et d’Aix-la-Chapelle par sa mère. Il est né sur un territoire, ancienne Principauté épiscopale, satellite de l’Empire autrichien, devenue française puis hollandaise. Il a vécu une bonne part de sa vie en France et a cru devenir français à l’âge de neuf ans… juste au moment où la Belgique était créée. Administrativement, cette nationalité n’était pas valable puisqu’il a du se faire naturaliser en 1871… Était-il donc belge ? Imbroglio insoluble !



    Parcours étrange ou complexe me direz-vous… sans doute, et théoriquement sans intérêt, mais c’est bien là que se trouvent toutes les richesses culturelles de la région liégeoise… dans la diversité des cultures qui la construisent. Ces divers horizons offrent à notre ville une position de carrefour culturel important. Toutes les grandes cultures du passé ont habité Liège et y ont laissé leurs richesses. Aujourd’hui encore, tous les grands axes de l’Europe, du moins ceux qui relient l’Est à l’Ouest passent par Liège. Alors pour nous, ce qui compte, ce n’est pas que Franck soit belge, flamand, wallon, hollandais, allemand ou français, c’est qu’il constitue, dans l’histoire de la musique, la rencontre entre l’art allemand de Beethoven, de Liszt et de Wagner et l’art français de Berlioz, Gounod, Thomas et Alkan, comme vous pouvez l'entendre dans le superbe Quintette ci-dessus. Et une telle synthèse,… seul un liégeois pouvait la réaliser !

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