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  • Homo pianisticus

     

    Il y a quelques mois, je recevais par la poste un beau gros livre dédicacé de Jean-Pierre Thiollet, 88 notes pour piano solo, publié tout récemment aux éditions Neva. Toujours un peu surpris de ces envois (je ne suis ni pianiste, ni critique), je me fais un plaisir la plupart du temps de lire avec soin les ouvrages qui sont les témoins de passions, de réflexions ou d’études diverses de leur(s) auteur(s). Si tout ne se vaut pas, à mon avis, j’aime bien partager ce qui m’a plu ou, tout simplement interpellé. C’est le cas de cet ouvrage singulier et amusant qui se compose de 88 billets, un peu comme un blog, qui parcourt les aspects les plus divers de la pratique et de la perception du piano. 

     

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    Le quatrième de couverture annonce la couleur : « Ce livre est un clavier. plus ou moins bien tempéré, mais toujours en libre accès. Au gré de ses 88 touches, il ne se contente pas de rendre hommage au piano et aux pianistes dans leur version solo, il laisse au lecteur la possibilité de jouer les accordeurs, les interprètes, les transcripteurs, les zappeurs… » Son auteur, Jean-Pierre Thiollet, journaliste et écrivain, est à la tête d’une abondante bibliographie dans des domaines très variés allant du commerce et de l’économie au piano en passant par le monde de la presse (son métier principal) et la sexualité ! Un homme manifestement curieux de tout ! 

    J’avais déjà reçu son ouvrage précédent concernant le piano dont il connaît indéniablement le monde, Piano ma non solo (2012). Ce qui m’avait frappé, c’était l’accessibilité du propos et les pistes de réflexions qu’il engendrait. Si les 88 notes ne vont pas toujours au fond de l’idée qu’elles proposent, elles permettent néanmoins de passer de bons moments et de proposer au lecteur, quel que soit son niveau, une méditation sur des aspects peu ou pas souvent abordés. Et puis, j’admire la recherche en matière de citations. Chaque « note » est précédée et suivie d’une ou de plusieurs citations qui illustrent et prolongent le sujet du billet. 

    Je ne suis pas d’accord sur tous les propos tenus dans ce livre et beaucoup me semblent discutables ou trop superficiels. Cependant, il faut admettre que ces « notes »  ne se veulent jamais exhaustives et qu’elle proposent de nombreuses pistes de réflexion pour le musicien curieux. C’est un peu comme 88 thèmes qui insuffleraient, chez celui qui le veut bien, autant de pistes à explorer avec, à la clé, parfois, l’espoir d’un progrès substantiel dans la manière de percevoir l’art instrumental, ses ramifications et ses implications. 

    Pour vous donner l’envie de lire l’ouvrage et aussi pour donner, en cette rentrée estudiantine, une matière à réflexion sur le travail à produire tout au long de l’année, voici, je crois que l’auteur ne m’en voudra pas, l’intégralité de la note 9 intitulée Démangeaisons digitales. Le propos peut, évidemment, mutatis mutandis, s’appliquer à toutes les formes de travail des instruments de musique.

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    « Ce qui me tourmentait le plus, c’était le jeûne infligé à mes sens. Mon énervement était celui d’un pianiste sans piano, d’un fumeur sans cigarettes ». 

    Raymond Radiguet, Le Diable au corps.

     

    « Mais, ma parole ! Il… Il ne vit plus que pour… redouter de ne plus pouvoir jouer du… piano ! »

    Maurice Renard, Les Mains d’Orlac.

    Difficile souvent, impossible parfois, pour un pianiste de ne pas succomber à l’attirance d’un clavier… Comme s’il avait les doigts qui le démangeaient. S’il est incité à jouer dès qu’une occasion se présente, c’est qu’il a quelques circonstances atténuantes. En particulier, les exigences spécifiques qu’implique le simple entretien de la technique pianistique qui ne se réduit - tant s’en faut ! - ni aux gammes, ni aux arpèges, ni aux doubles-notes et au trilles, ni même aux traits chromatiques et aux accords plaqués.

     

    Outre les arpèges et octaves brisés, les gammes chromatiques en tierces, les trémolos, gruppetti, appogiatures et autres mordants, il existe de nombreuses autres figures ou formules dites « de base » ou « classiques » qui ne se maîtrisent pas en deux temps trois mouvements… Autant que, au fil du temps, les compositeurs semblent s’être ingéniés à faire évoluer cette technique et à la rendre de plus en plus ardue et compliquée au point de devenir quelques fois fort complexe… L’écriture pour le piano a peut-être connu un « sommet » avec Franz Liszt, mais elle ne s’est pas figée pour l’éternité dans les années 1880. Bien au contraire. Si elle a connu de nouveaux horizons avec Maurice Ravel et Serge Rachmaninov, elle se renouvelle encore aujourd’hui et s’enrichit constamment de tout ce que les grands pianistes ont fait ou font, par confrontation inlassable aux partitions et par instinct. Au clavier, c’est généralement la pratique qui précède la théorie et la description, à l’aide de mots ou de dessins, des mouvements pianistiques les plus appropriés pour parvenir aux résultats sonores escomptés. Et toujours, la pratique quotidienne qui permet à l’ « homo pianisticus » de disposer - en fonction de son niveau - de bonnes marges de liberté. S’il est un musicien amateur, il pourra être éloigné de son instrument durant de nombreux mois et même des années, puis se remettre à jouer et, peu à peu, « retrouver ses marques ». Mais au prix de beaucoup de peine, parfois, et sous réserve d’avoir des « acquis », et donc d’avoir travaillé ou, plus exactement - nuance très importante -, bien travaillé, durant des milliers d’heures… Au piano, le simple fait de bien travailler relève déjà de toute une technique, voire de tout un art !

     

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    « Quand il sortait de là, pianotant des gammes sur tout ce qui se trouvait à sa portée, étirant ses doigts ou les remuant comme s’il eût craint qu’une seconde de repos ne les paralysât, frappant ses mains, les giflant comme des marionnettes épileptiques… »

    Maurice Renard, Les Mains d’Orlac

     

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