occident

  • Sagesse orientale



    « L’Orient nous donne une compréhension autre, plus vaste, plus profonde et plus haute, la compréhension par la vie. Cette dernière n’est encore que vaguement connue, sorte de sentiment fantomatique, dont on emprunte l’expression à la sphère religieuse ; aussi aime-t-on mettre entre guillemets le « savoir » oriental que l’on rejette dans le domaine obscur de la croyance et de la superstition. Ce faisant, on méconnait totalement le « caractère positif » de l’Orient. Car il ne s’agit pas là de pressentiments sentimentaux, mystiques, excessifs, frisant le morbide, d’ascètes d’arrière-monde et de têtes creuses ; ce sont des vues pratiques de la fleur de l’intelligence chinoise que nous n’avons aucune raison de sous-estimer.

    Chaque chose, pour exister, a besoin de son contraire, sinon elle pâlit jusqu’à l’anéantissement. Le Moi a besoin du Soi et inversement. Les relations changeantes entre ces deux grandeurs représentent un domaine d’expérience que la connaissance introspective de l’Orient a exploité à un point presque inaccessible à l’homme d’Occident. La philosophie orientale, si infiniment différente de la nôtre est pour nous un cadeau d’une extrême valeur, mais qu’il nous faut « gagner » pour la posséder.

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    Carl Gustav Jung (1875-1961)

    Carl Gustav Jung a été un pionnier de la psychologie des profondeurs en soulignant le lien existant entre la structure de la psyché (c'est-à-dire l'« âme », dans le vocabulaire jungien) et ses productions et manifestations culturelles. Il a introduit dans sa méthode des notions de sciences humaines puisées dans des champs de connaissance aussi divers que l'anthropologie, l'alchimie, l'étude des rêves, la mythologie et la religion, ce qui lui a permis d'appréhender la « réalité de l'âme ». Wikipedia



    L’homme occidental est ensorcelé, maintenu en esclavage par les « dix mille choses » qui l’entourent. Il les voit une à une ; il est emprisonné dans le Moi et dans les choses, inconscient de la racine profonde de l’être. L’homme oriental, au contraire,  éprouve le monde des objets et même son Moi comme un rêve ; il est enraciné de façon essentielle dans les fondements primordiaux qui l’attirent si puissamment que son appartenance au monde s’en trouve toute relative et à un degré tel que cela nous paraît souvent incompréhensible.

    L'Occident cherche toujours l' « élévation », l'Orient, l'enfoncement, l'approfondissement. Il semble que la réalité extérieure avec son esprit de corporalité et de pesanteur empoigne plus profondément l'Européen que l'Hindou. Aussi le premier cherche-t-il à s'élever au-dessus du monde tandis que le second retourne volontiers dans les profondeurs maternelles de la nature.

    Jamais, dans la contemplation, le Chrétien ne dira: « Je suis le Christ »; il reconnaitra avec saint Paul: « Ce n'est pas moi qui vis, c'est le Christ qui vit en moi ». Or le Sûtra dit: « Tu reconnaitra que toi, tu es Bouddha ». Au fond, l'affirmation est identique, parce que le bouddhiste n'atteint cette connaissance que lorsqu'il est « anâtman », c'est à dire sans Soi. Mais il y a une énorme différence dans la formulation: le chrétien arrive à sa fin in Christo; le bouddhiste reconnait qu'il est Bouddha; le chrétien sort du monde conscient éphémère, et personnel. Le bouddhisme cependant repose encore sur le fond éternel de la nature intérieure dont nous trouvons aussi, dans d'autres confessions, l'unité avec la divinité ou l'être universel.

    Si la valeur suprême(le Christ) et la non-valeur suprême (le péché) sont à l'extérieur, l'âme est vide: il lui manque ce qu'il y a de plus élevé, de plus noble, et ce qu'il y a de plus bas, de plus profond. L'attitude orientale (en particulier l'attitude hindoue) procède d'autre manière à ce propos: le meilleur et le pire, le sublime et les turpitudes, tout est inclus dans le sujet (transcendantal). De ce fait, la signification de l'âtman, du Soi, s'accroit au-delà de toutes limites. Tandis que chez l'homme occidental, au contraire, la valeur du Soi tombe au point zéro.

     

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    Si grande que soit l'importance du bouddhisme Zen, il n'est guère probable que l'homme d'Occident puisse l'utiliser pour comprendre le processus des métamorphoses religieuses. Il manque à l'Occident des conditions spirituelles indispensables. Qui, chez nous, trouverait en soi une confiance absolue en un maître supérieur et en ses voies incompréhensibles? Cette estime de la personnalité humaine, supérieure ne se trouve qu'en Orient. Qui pourrait se vanter de croire au résultat plus que paradoxal d'une métamorphose, au point de sacrifier plusieurs années de sa vie à la pénible poursuite d'une telle fin? Qui, enfin, oserait prendre sur soi l'autorité d'une métamorphose hétérodoxe vécue? Sauf un être peu digne de confiance qui pour des raisons, pathologiques peut-être, cherche à trop absorber. Un tel être n'aura pas à se plaindre chez nous non plus de manquer de partisans. Mais si le « maître » impose une tâche difficile, autre chose qu'un radotage, alors l'Européen est saisi par le doute, car le sentier abrupt de la réalisation de soi lui apparait aussi sombre et aussi triste que l'Hadès ».

    Carl Gustav Jung, L'Âme et la Vie, Livre de Poche, coll. Références, Paris, 1963, pp. 308-310.

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