op.23

  • Piotr Ilitch


    Nous l’avons vu avec le Premier Concerto pour piano de Brahms, les grands chefs-d’œuvre que nous apprécions aujourd’hui ne furent acceptés sans mal lors de leur création. C’est encore le cas de ce très célèbre Premier Concerto pour piano en Si bémol mineur op. 23 de P.I. Tchaïkovski aujourd’hui l’un des plus joués du répertoire. Il était au cœur de ma conférence à Wavre hier en début de soirée. Voici, en guise de preuve de l’incompréhension la lettre du compositeur qui relate la manière don le fameux pianiste russe contemporain de Tchaïkovski, Nikolaï Rubinstein (1835-1881), à ne pas confondre avec le célèbre Arthur Rubinstein, accueilli l’œuvre lorsqu’elle lui fut présentée. Il est heureux que le compositeur n’ait tenu aucun compte de ses remarques car Rubinstein lui-même reviendra plus tard sur son avis premier et deviendra l’un des ardents défenseurs de l’œuvre. Toujours est-il qu’il reviendra à Hans von Büllow, ami et beau-fils de Franz Liszt (Cosima aura été son épouse avant de devenir la muse de Richard Wagner), de créer l’œuvre de manière triomphale le 25 octobre 1875 à Boston. Depuis, l’œuvre n’a jamais plus quitté ni l’affiche des maisons de concerts ni le répertoire des pianistes… !

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    Piotr Ilitch Tchaïkovski

     



    « Je jouai le premier mouvement. Pas un mot, pas une remarque. Si vous saviez dans quelle situation ridicule et insupportable se trouve un homme lorsqu’il sert à son ami un plat de sa confection, et que celui-ci mange sans dire mot ! […] Je m’armai de patience et jouai tout jusqu’à la fin. De nouveau le silence. Je me levai et demandai : « hé bien, quoi ? » Alors un flot de paroles jaillit des lèvres de Nikolaï Grigoriévitch, d’abord calme, puis prenant de plus en plus le ton d’un Jupiter tonnant. Il en ressortit que mon concerto ne valait rien, qu’il était injouable, que les passages sont plats, maladroits et tellement malcommodes qu’il est impossible de les améliorer, que l’œuvre en elle-même est mauvaise, que j’ai volé des choses à droite et à gauche, qu’il n’y a que deux ou trois pages qui peuvent être conservées, mais que tout le reste doit être abandonné ou complètement remanié. « Par exemple, ça, à quoi ça ressemble » (et il joue le passage en question en le caricaturant). « Et ça, est-ce possible ? » Et ainsi de suite. Je ne puis vous traduire l’essentiel, c'est-à-dire le ton sur lequel tout cela fut dit. Bref, un étranger qui serait entré dans la pièce à cet instant aurait cru qu’il avait affaire à un maniaque, à un noircisseur de papier dépourvu du moindre talent, venu importuner un célèbre musicien. Hubert, voyant que je restais obstinément silencieux, fut sidéré par le fait qu’un homme qui avait déjà beaucoup écrit et qui enseignait la composition libre au Conservatoire se faisait conspuer de cette manière méprisante et sans appel qu’on ne devrait pas se permettre même avec un élève peu doué ; il se mit à vouloir éclaircir les jugements de Rubinstein, et, sans le contredire en rien, à tempérer ce que son altesse avait formulé avec trop de sans-gêne.

     

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    Nikolaï Grigorievitch Rubinstein



    J’étais non seulement étonné mais offensé par cette scène. Je ne suis pas un garçon qui s’essaie à la composition, je n’ai plus besoin des leçons de personne, surtout si elles sont formulées d’une manière aussi grossière et inamicale. J’ai et j’aurai toujours besoin de remarques amicales – mais il n’y avait là rien de semblable. Il y avait un démolissage général, exprimé en des termes qui m’ont piqué au vif.

     

     



    Je sortis de la pièce, incapable de dire quoi que ce soit d’énervement et de colère. Rubinstein me rejoignit bientôt et voyant à quel point j’étais bouleversé, il m’emmena dans une des pièces éloignées. Là, il me répéta que mon concerto était impossible, et m’indiquant de nombreux passages qui exigeaient d’être radicalement remaniés, me dit que si pour telle date je refaisais le concerto conformément à ses indications, il me ferait l’honneur de jouer cette œuvre dans un de ses concerts. « Je ne réécrirai pas une note, lui répondis-je, et le ferai imprimer tel qu’il est ». Et c’est ce que je fis. »

    Piotr Illich Tchaïkovski, lettre à Madame von Meck, 21 janvier 1878.

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