opus 59 n°1

  • Quatuor romantique



    Après les six premiers quatuors à cordes de l’opus 18, synthèse géniale du genre et prise de position mémorable d’un compositeur dans un genre, certes encore jeune, mais développé de manière exceptionnelle par ses prédécesseurs Haydn et Mozart, Beethoven abandonne cette forme musicale pendant six longues années. Il va se consacrer à la composition de sonates pour piano et de symphonies. Il faut attendre l’année 1806 pour voir apparaître les trois quatuors de l’opus 59, dits « Razumowsky » et quelques années encore, 1809 pour le Quartetto serioso opus 74 et 1810 pour « Les Harpes » opus 90.


    beethoven,quatuor à cordes,razumowsky,opus 59 n°1,romantisme



    Cette nouvelle période créatrice s’inscrit entre deux crises très douloureuses. Celle de 1802 consiste en une dépression très grave qui mène le compositeur au bord du suicide et qui le pousse à rédiger le fameux « Testament de Heiligenstadt » déjà évoqué dans le cadre du blog. Dans ce dernier, il avoue la surdité qui le mine et affirme, en un geste fondateur du romantisme musical, que c’est l’art qui l’a sauvé. Désormais, il ne vivra que pour la musique, pour rendre la condition humaine plus sensible. Il se sent même investi d’une mission de la plus haute importance. Il doit être le porte-parole du genre humain et de sa tragédie, de sa lutte contre le destin. Il devient alors le véritable compositeur romantique, le « Tondichter » (poète du son). Dans sa production, cela se traduit par la Troisième Symphonie « Héroïque » et la Sonate pour piano n° 21 « Waldstein ».

    La seconde crise débutera en 1813 après la composition de la Septième Symphonie suite à une catastrophe sentimentale incertaine qui concernerait la fameuse « Immortelle bien-aimée ». Toujours est-il qu’il est complètement paralysé musicalement pendant cinq ans. La reprise de ses activités musicales en 1818 sera une nouvelle étape vers la maîtrise totale de la matière musicale.

    Cette période médiane, comme on la nomme généralement dans la littérature, nous montre un Beethoven certes différent de la première période, mais tout était présent dès la jeunesse pour éclater à la première véritable crise existentielle. On sent surtout que son art a mûri et que la voie esthétique et philosophique suivie s’est considérablement approfondie. La recherche systématique de l’expression, la grande inventivité formelle et l’amplification des phrases plongent les œuvres de cette période dans une dimension encore inconnue jusque là. En outre, la découverte des œuvres de Bach et de Haendel pousse le compositeur à revoir de fond en comble son écriture polyphonique jadis étudiée laborieusement avec Albrechtsberger. Sa musique respire désormais le contrepoint, la fugue, la libération des voix du quatuor à cordes. Beethoven deviendra l’inventeur de la fugue romantique qui parvient à s’intégrer dans la forme de la sonate, soit en un mouvement entier (le Final de l’opus 59 n°3 ou le premier mouvement du génial opus 131, par exemple), soit comme procédé dramatique au sein d’un mouvement.

    Après l’échec de Fidelio en 1805, il semble reprendre une énergie que beaucoup de ses amis croyait éteinte. Comme pour conjurer l’incompréhension de ses contemporains pour le seul opéra de sa carrière, Beethoven entreprend la rédaction d’un septième quatuor à cordes aux proportions gigantesques. « Je n’écris pas pour la foule, j’écris pour les musiciens ». Dans sa fureur d’écriture, il compose à la suite un huitième, puis un neuvième. Le monde musical viennois est décontenancé. On dit que c’est là la musique d’un fou et que ces œuvres là sont injouables. Même ses proches émettront des doutes sur la santé de son esprit. Mais Beethoven méprisera, comme toujours, les réactions et les critiques par des répliques devenues célèbres… comme cette réponse à son violoniste préféré qui se plaignait de la difficulté technique des œuvres : « Croyez-vous que je pense à vos misérables cordes quand l’esprit me parle ? »


    beethoven,quatuor à cordes,razumowsky,opus 59 n°1,romantisme

    Comte Andrei Razumowsky



    Ces trois merveilleux quatuors sont dédiés au Comte Razumowsky, ambassadeur de Russie à Vienne, ami du Prince Lichnowsky, grand ami et protecteur de Beethoven. Ils sont contemporains des Cinquième et Sixième symphonies ainsi que de la célèbre Sonate pour piano « Appassionata ».

    Le premier de ces Quatuors géniaux, dont je vous propose d’écouter les deux derniers mouvements a été composé au cours de l’été 1806. Le quatuor comporte quatre mouvements: 

    I. Allegro (fa majeur)
    II. Allegretto vivace e sempre scherzando (si bémol majeur)
    III. Adagio molto e mesto (Fa mineur)
    IV. Thème russe. Allegro (Fa majeur) 


    La première représentation publique tardera puisque c’est seulement en 1809 que l’œuvre sera jouée pour la première fois à Vienne par le Quatuor Schuppanzigh. L’opinion générale des premiers auditeurs fut pour le moins désastreuse : « C’est une mauvaise farce de toqué, une musique de cinglé ». Beethoven rétorquait que cette musique n’était pas destinée à des auditeurs contemporains, mais aux générations à venir. L’avis négatif face au Quatuor opus 59 n°1 ne tarda pas puisque Robert Schumann déclarait à propos du scherzo : « Beethoven trouve ses motifs dans la rue, mais il en fait les plus belles paroles du monde »… On n’est pas sûr aujourd’hui que la formule soit correcte pour décrire l’un des plus grands chefs-d’œuvre de toute l’histoire de la musique.


    beethoven,quatuor à cordes,razumowsky,opus 59 n°1,romantisme



    En témoigne le troisième mouvement, lent et triste « Adagio molto e mesto » qui déploie sous un premier thème tristement chanté au violon, une expression profondément tragique et désespérée. Toute la douleur humaine semble condensée dans ce moment de musique inoubliable. Lorsque le violoncelle reprend le thème, il est accompagné par notre premier violon en contrepoint bouleversant.




    Un second thème en arpèges très émouvant apparaît. Il est précédé de nombreux motifs secondaires. D’abord énoncé par le violoncelle, il est alors repris par tous les protagonistes. Marqué par quelques sforzandi (en renforçant le son), il se déploie jusqu’à une coda qui possède son propre motif sanglotant, un thème des larmes qui ne laisse aucun doute sur la tristesse de la pièce.

    Après un développement très expressif, où tous nos thèmes et motifs donnent toute la mesure du développement beethovenien fait d’imitations, de brefs canons, de progressions harmoniques. La reprise est transfigurée et un nouveau motif très bref, le gruppetto, cet ornement qui s’enroule sur lui-même, symbole de l’expression d’amour, semble emporter l’expression vers une joie toute intérieure qu’une cadence du premier violon, semblable à celle d’un concerto, porte vers le cimes les plus hautes. Un immense trille s’engouffre alors, sans interruption, dans le final construit comme un rondo sur une mélodie qu’on a appelé longtemps le « thème russe ». La légende veut que le Comte Razumowsky ait proposé lui-même cette chanson à Beethoven qui l’aurait alors utilisé comme l’expression de la joie de vivre et de l’insouciance, apaisement des passions tragiques du mouvement lent…




    On l’entend, dans la recherche de l’expression existentielle la plus juste, Beethoven travaille sur tous les plans à la fois. Audaces rythmiques, variété et diversité des idées mélodiques, surprises harmoniques de très haut vol et d’une indéniable nouveauté, travail sur l’orchestration d’un quatuor à cordes où, désormais, tous les instruments sont sur pied d’égalité, renonçant enfin à la sacro-sainte prédominance du premier violon. On ressent d’ailleurs à de nombreuses reprises une écriture quasi symphonique. En un mot, le premier quatuor à cordes de l’ère romantique est né… Et c’est une véritable merveille !

    Lien permanent Catégories : Musique 0 commentaire