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  • Ophélie

    Les Sept poèmes d’Alexander Blok, opus 127 pour soprano accompagnée d’un trio violon, violoncelle et piano datent de février 1967. Le compositeur, âgé de 61 ans offre aux auditeurs l’une de ses œuvres les plus intimes et les plus bouleversantes de sa maturité.

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    Sir John Everett Millais, Ophelia, Huile sur toile, 1851



    La veuve de Dmitri Chostakovitch, Irina Antonova, raconta la genèse du cycle de mélodies au musicologue russe Manachir Iakoubov. Voulant intéresser le compositeur à la poésie de Blok, elle lui proposa un recueil dans lequel elle avait coché quelques-uns de ses poèmes préférés de la période de la maturité du poète. Elle fut étonnée et déçue que le compositeur ne retienne aucun de ces poèmes, mais choisisse des textes en tous points différents, de la période de jeunesse de Blok.

     


    Lorsque tu quittais ta bien-aimée
    Mon amour, tu jurais de m’aimer ;
    Et, parti pour une contrée lointaine,
    De rester fidèle à ton serment.
    Au-delà des terres heureuses du Danemark,
    Les rivages où te dirigent tes pas,
    Sont engloutis dans la brume…
    La vague sévère et prolixe
    Baigne la falaise de ses pleurs,
    Mon guerrier bien-aimé ne reviendra pas
    Revêtu de son armure d’argent…
    Il reposera dans le tombeau,
    Plume noire et heaume clos…

    Alexander Blok (1880-1921)

     

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    Ce qui avait intéressé Chostakovitch, c’était les grands personnages tragiques, les textes contemplatifs, symboliques remplis de philosophie lyrique. La Nature y joue un rôle prépondérant, ce qui est inhabituel chez le compositeur soviétique. Mais cette omniprésence, tour à tour mystique, tempétueuse ou crépusculaire véhicule l’expression et l’émotion profonde de l’Homme. Dans la première mélodie, que je vous propose aujourd’hui, la Nature est associée à la séparation et au deuil dans une vision très inhabituelle de la fusion, presque panthéiste entre l’Homme et la Nature.



    Le chant d’Ophélie, faisant allusion à l’épisode de la cinquième scène de l’acte IV du célèbre Hamlet de William Shakespeare où la jeune femme semble avoir perdu la raison et où elle chante, indifférente à l’action :



    LA REINE.
    Oh ! voyez ! voici la jeune Ofélia !

    Entre Ofélia, les cheveux tombants. Elle chante en jouant du luth.

    OFÉLIA.
    Comment puis-je reconnaître votre amoureux
    D’un autre homme ? —
    À son chapeau de coquillages, à son bâton,
    À ses sandales.

    Son linceul, blanc comme la neige des monts,
    Est garni de fleurs suaves.
    Il est allé au tombeau sans recevoir la pluie
    Des larmes de l’amoureuse.

    Il est mort et parti, madame,
    Il est mort et parti,
    À sa tête une motte de gazon vert,
    À ses talons une pierre.

    LE ROI.
    Comment vous trouvez-vous, douce Ofélia ?

    OFÉLIA.
    Bien. Dieu vous récompense ! — Je souffre de voir comme ils l’ont mis dans la froide terre. — Je ne puis m’empêcher de pleurer.

    Et ne reviendra-t-il pas ?
    Et ne reviendra-t-il pas ?
    Non, non, il est parti,
    Et nous perdons nos cris,
    Et il ne reviendra jamais.
    Sa barbe était blanche comme neige,

    Toute blonde était sa tête.
    Il est parti ! il est parti !
    Et nous perdons nos cris.
    Dieu ait pitié de son âme !
    (Sort Ofélia).

    (Traduction de Victor Hugo en 1868)

     

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    Ophelia par Waterhouse

     


    Le compositeur s’intéressera à nouveau en 1964 à l’Hamlet de Shakespeare en écrivant la musique du film de Grigori Kozintsev et Iosif Shapiro d’après une traduction russe de la pièce par Boris Pasternak (1890-1960).

     

     

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