peer gynt

  • Éternel féminin…



    Toujours dans la foulée de la Faust-Symphonie de Liszt et de l’ouvrage majeur de Goethe, je me disais que des « Faust déguisés » existaient à toutes les époques et dans tous les pays. C’est d’ailleurs bien là la trace de la vivacité d’un mythe. Et parmi ces « Faust » qui n’en portent pas le nom, il faut, à mon avis, réserver une bonne place au Peer Gynt d’Ibsen dont la célèbre musique de scène et les suites d’orchestre de Grieg figurent à l’avant plan des « best » classiques. Mais qui, aujourd’hui, peut encore écouter la célèbre chanson de Solveig en pensant à Gretchen ? Les points communs sont pourtant abondants… ne fut-ce que par le rouet qui est leur attribut commun et qui continue de symboliser le temps et leur inlassable attente…


     

    L'hiver peut aller et le printemps
    et l'été suivant avec, et toute une année,
    mais un jour tu reviendras, je le sais bien,
    et j'attendrai, car je l'ai promis.

    (... elle se remet à filer...)

    Que Dieu te donne des forces si tu vas dans le monde,
    Que Dieu te bénisse si tu es à ses pieds
    J'attendrai ici jusqu'à ce que tu sois près de moi ;
    et si tu attends en haut, je t'y retrouverai, mon ami !



    La profonde recherche d’identité culturelle qui se dégage dans les sociétés de la seconde moitié du XIXe siècle amène les artistes et les intellectuels à s’interroger sur les particularités propres à leur peuple. On remarqua rapidement que le folklore local et les coutumes indigènes étaient un vecteur susceptible de fournir l’essence et les fondations originelles des nations. Dans un souci d’exprimer leurs racines et leur patrimoine, les artistes puisèrent dans leur passé et dans leur culture les éléments forts. Et pourtant, si chaque région comporte sa propre histoire, son passé individuel, on peut remarquer aisément la proximité des idées. Si les personnages, leur milieu et leur mise en scène change, les idées sont bien souvent proches ou semblables. C’est bien là que se remarque le mieux l’aspect archétypal de l’être humain.

    Ce phénomène national se généralise donc dans les années 1870 et atteint les pays scandinaves autant que les autres. E. Grieg (1843-1907) est sans doute le meilleur représentant norvégien de cette tendance.

    Né à Bergen en Norvège le 15 juin 1843, Edvard Grieg étudia le piano dès son plus jeune âge. Sa formation le fit voyager à travers l’Europe et il fut l’élève de Moscheles à Leipzig. Partisan d’une musique nordique dégagée de l’influence allemande, sa rencontre à Copenhague avec Niels Gade en 1863 le pousse à s’associer à deux compositeurs danois pour fonder le groupe « Euterpe », véritable manifeste de l’art nordique. De retour à Christiana (Oslo) en 1867, il fonde l’Académie norvégienne de musique et milite en faveur d’un art national. Pianiste et chef d’orchestre, il parcourt l’Europe pour diffuser sa culture à travers ses concerts. Il meurt à Bergen le 4 septembre 1907 après une vie bien remplie.

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    Edvard Grieg (1843-1907)



    La production musicale de Grieg est importante. Plusieurs recueils de petites pièces pour piano, dont les pièces lyriques constituent le joyau, plusieurs œuvres de musique de chambre (quatuors, sonates pour violon), un très célèbre concerto pour piano et orchestre ainsi qu’une abondante musique symphonique (Peer Gynt, suite Holberg, danses symphoniques,…) nous montrent un compositeur d’une richesse harmonique extraordinaire et un mélodiste raffiné sachant synthétiser les influences folkloriques et « savantes ». Sa palette harmonique et ses couleurs orchestrales influenceront les recherches du jeune Debussy.

    L’auteur le plus célèbre et le plus controversé de la littérature nordique, Henrik Ibsen (1828 – 1906) écrivit son fameux poème dramatique « Peer Gynt » en 1867. Vaste épopée en 5 actes, l’auteur considérait son œuvre comme une « pièce à lire » (Comme le Faust de Goethe d’ailleurs). En effet, la conception scénique de l’ouvrage, en continuel flottement entre réalité et fantaisie, n’était pas une préoccupation d’Ibsen. Pour en réaliser une mise en scène, il aurait fallu quelque quarante décors différents, des dizaines d’acteurs et de costumes ainsi qu’une multitude d’accessoires divers. En 1874, il décida d’adapter la pièce en vue d’une représentation et demanda à Grieg de composer la musique de scène qui l’ornementerait. Ils décidèrent des endroits ou la musique devait intervenir.

     

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    Henrik Ibsen (1828 – 1906)



    Pendant un an et demi, Grieg travailla à la musique de Peer Gynt comprenant, à chaque pas, l’universalité du drame et la complexité du sujet. Enfin, le 27 juillet 1875, il pouvait écrire à Ibsen que la musique était prête. Vingt-six pièces constituaient la musique de scène. La représentation eu lieu le 24 février 1876. Malgré un orchestre restreint et peuplé d’amateurs, le succès fut au rendez-vous tant pour l’auteur que pour le compositeur. L’œuvre fut reprise plusieurs fois durant la vie de Grieg avec de nombreux aménagements, révisions et réorchestrations, la plus spectaculaire était due à Johan Halvorsen (1864–1935) en 1902. Ce dernier ajouta une ouverture de sa main, supprima de nombreux numéros et intercala des pièces de Grieg étrangères à Peer Gynt (Danses norvégiennes).

    L’œuvre ne fut jamais publiée en entier du vivant du compositeur. Seules des raisons financières furent invoquées, mais il semble que les nombreuses modifications de la musique de scène pour Peer Gynt op. 23 empêchèrent d’en donner une version définitive. On publia cependant les célèbres deux suites orchestrales op. 46 et op. 55 dans une nouvelle orchestration. Celles-ci eurent un succès immédiat et s’installèrent dans les programmes de tous les orchestres du monde.

     

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    Illustration d'Edvard Munch pour Peer Gynt



    La pièce d’Ibsen met en œuvre des personnages au profil psychologique complexe. Peer Gynt, l’anti-héros est un homme simple mais mythomane. Il rêve d’aventures, de séduction, de pouvoir et de richesses. Sa quête matérielle le fait voyager à travers les paysages nordiques, chez les Trolls, personnages mythiques mi-hommes, mi-bêtes, en Arabie et sur les mers agitées, mais en vain. Il passe à côté des valeurs essentielles et saines de la vie sans les voir. Comme dans les grands récits romantiques, l’essence de la vie est à sa portée. La jeune, pure et belle Solveig lui consacre sa vie et l’aime de cet Amour rare et rédempteur. Son rôle se confond avec celui de Marguerite dans Faust ou de toutes ces jeunes filles qui représentent « l’Eternel féminin ». Une autre femme essentielle du drame se retrouve dans la propre mère de Peer Gynt. Vieille dame usée par la vie, par un mari buveur et dépensier et par un fils qui vit dans un autre monde, Ase semble la personne la plus lucide du drame. Peer l’accompagnera au seuil de la mort dans un voyage imaginaire terrifiant mais sublime. La perte de la mère déclenche à l’acte III la fuite de Peer vers des contrées lointaines. Il reviendra in extremis mourir auprès de Solveig qui, dans sa cabane de bois, a passé sa vie à l’attendre. Elle lui offre la « rédemption », accomplissant ainsi un rôle d’Éternel féminin assez proche de celui de Gretchen.

    De nombreux autres personnages interviennent qui montrent l’inconstance et l’aveuglement du héros. Des femmes : Ingrid, la mariée enlevée puis abandonnée, la femme en vert, fille du Roi des Trolls, Anitra, danseuse orientale sensuelle. Des hommes : hommes d’affaires américains, paysans et villageois, marins chevronnés et simples matelots… Bref, un monde riche en variétés, en portraits… et surtout en leurres pour Peer Gynt en pleine quête existentielle.

     

    Tension dramatique, mort de Peer Gynt et rédemption par la fameuse berceuse de Solveig. On remarquera la grande tension dramatique qui règne dans cette musique jusqu'au dernier moment.



    Si le drame norvégien atteint à l’universel par l’emploi judicieux des valeurs philosophiques essentielles (la vie, la mort, l’amour et la spiritualité), la musique de Grieg va plus loin que les mots. Elle parvient à nous faire ressentir la quintessence des personnages par une écriture bien plus simple que celle de Franz Liszt dans son Faust symphonique. Toutes les pièces ici adoptent des structures brèves et efficaces. Les mélodies superbes chantent la joie et la tristesse dans une couleur authentiquement populaire. La magie de l’harmonie simple, elle aussi, colore ces thèmes avec finesse et l’orchestration tire parti des possibilités expressives de chaque instrument… Les deux œuvres ne doivent moins nous surprendre par leur style différent que par leur complémentarité. Elles doivent être abordées dans des contextes différents tout en proposant le même propos fondamental.

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