peter benoit

  • Universalité



    Longue et belle journée en perspective aujourd’hui. Je me rends à Anvers pour un mini séminaire de trois conférences. J’y parlerai de la correspondance des arts à l’époque romantique et des caractéristiques esthétiques de cette période, je poursuivrai ensuite par une analyse de l’extraordinaire 32ème Sonate op. 111, la dernière, pour piano de Beethoven et je finirai par un exposé sur le poème symphonique dont le fil conducteur sera la Moldau (Vltava), une partie du grand cycle Ma Patrie (Ma Vlast) de Smetana.




    Et si j’ai choisi cette dernière pièce de Smetana, ce n’est pas par hasard. On connaît tous le pouvoir exceptionnel de sa mélodie qui nous empêche presque de considérer cette pièce comme une œuvre à visée nationale. Qui ne connaît pas cette mélodie ? On sait que le poème symphonique avait été inventé par Liszt dans le but non pas de narrer un événement par la musique, mais pour pouvoir en exprimer sa vision et transcender l’aspect réducteur de la musique à programme.

    Smetana, Vltava, Poème symphonique, Peter Benoit

    Bedrich Smetana (1824-1884)



    La situation des pays tchèques est quelque peu différente. Il s’agissait, pour Smetana et ses contemporains, de se libérer d’un joug étouffant, celui du grand empire des Habsbourg qui imposait sa langue, sa culture, sa vision du monde et qui annihilait celle des « indigènes ». C’est ainsi que notre compositeur, devenu sourd comme Beethoven, avait dû réapprendre la langue tchèque tant l’allemand était devenu la langue maternelle de sa famille. Mais ce n’est pas de cela que je veux vous parler aujourd’hui.

    Ce qui frappe, c’est que le procédé d’unification des vastes territoires est évoqué de la même manière que les romantiques allemands le faisaient… par la rivière (ou le fleuve) portée au rang de divinité. La Moldau, nom allemand de la Vltava, sera donc l’objet de toutes les attentions. … Et pour l’exprimer, un thème principal et des épisodes. Si la double source de la rivière, la forêt de Bohême, les danses des fêtes paysannes, les remous de l’eau et la sublime vision de Vyšehrad, le grand rocher de la forteresse de Prague sont autant d’épisodes remarquables qui, paradoxalement, évoquent tour à tour Beethoven, Wagner et l’orchestration germanique. Mais le grand thème que nous fredonnons tous… qu’évoque-t-il pour nous ?

    Un hymne. C’est simplement un hymne. Et comme tous les hymnes, il est aisé à chanter, adopte des attitudes mélodiques qui incitent à l’élévation. Il nous est vite familier, même lorsqu’on ne connaît pas l’œuvre de Smetana. Et pour cause. Cette mélodie se retrouve en Flandre où, sous le titre « ik zag Cecilia komen » (j’ai vu Cécile venir), elle date du XVIème siècle. C’est elle qui sonne chaque heure du beffroi de Gand. Il semblerait que Peter Benoit, compositeur flamand ait transmis cette mélodie à Smetana.

     

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    La chanson populaire flamande

     

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    L'hymne de la Moldau de Smetana





    Mais il serait trop simple de s’arrêter là et de déduire que l’hymne de la Moldau est flamand ! On le trouve aussi en Suède, où Smetana vécut entre 1856 et 1861, sous le titre de « Ack, Värmeland, du Sköna ». Et puis comment ne pas faire le parallèle avec l’hymne national d’Israël. Une rumeur prétend qu’en 1877, un poète juif du nom de Naftali Herz Imber (1856-1909) aurait simplement utilisé la mélodie de Smetana pour y ajouter les paroles de son poème Hatikva (Espérance). Le chant serait alors devenu l’hymne bien plus tard. Et comme le souligne très bien le blog Musica Bohemica, rien n’est moins sûr puisque le poète, installé en Moldavie, bien loin de la Bohême avait pu entendre, lui aussi, une vielle chanson populaire « Carul cu boi » (le Char à bœufs) très proches de notre hymne.


     

     

     



    Alors, au-delà des conjectures, il faut bien remarquer que cette mélodie a croisé la route de Smetana à plusieurs reprises et dans diverses situations culturelles. Elle symbolise bien plus une universalité où chacun pourra se reconnaître qu’un hymne typiquement tchèque. N’est-ce pas là aussi la leçon que nous offre la musique, l’unité dans la diversité? N’est-ce pas là la preuve que l’être humain véhicule les mêmes idées, les mêmes interrogations et les mêmes besoins d’unité quel que soit son horizon. Non, décidément, le nationalisme, le vrai, n’est pas celui qui exclut. Il est, à l’inverse, celui qui intègre, celui qui, tout en revendiquant ses propres traditions et en les entretenant, reste ouvert à celles des autres et ne les rejette pas. C’est à ce prix seulement que l’homme trouvera un jour la paix, dans le respect de chacun et la conscience de soi-même.


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