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  • Des anglais à Liège

    Comme vous le savez probablement, l'Orchestre Philharmonique de Liège va bientôt accueillir son nouveau chef, François-Xavier Roth. Ils ont décidé d'ouvrir la nouvelle saison avec un programme totalement anglais. Haendel et les fameux Feux d'artifice royaux d'abord, Haydn et la 96ème symphonie (j'y reviendrai un de ces jours) et la fameuse suite d'orchestre Les Planètes de Holst augmentée de Pluton (qui n'était pas encore connu à l'époque de Holst) de Matthews.

    Puisque j'avais écrit un article sur les Planètes en octobre 2008, je vous le représente aujourd'hui en espérant qu'il pourra vous aider un peu à préparer ce concert exceptionnel qui, j'en suis sur, ne doit être manqué sous aucun prétexte (Salle Philharmonique le 25 septembre à 20H). Bonne (re)lecture.


     

    Parmi les pays d’Europe occidentale, l’Angleterre est sans doute la nation qui a le plus vite compris que la musique devait être accessible à tous. Dès la fin du XIXème siècle, de nombreuses sociétés de concerts virent le jour. Chaque ville possédait son orchestre, sa salle, son festival ou sa saison de spectacles.

     

    Pourtant, malgré de telles infrastructures, les programmes affichaient peu de compositeurs locaux. Les musiciens continentaux étaient seuls à l’honneur. Certains allemands trouvèrent d’ailleurs plus de succès en Angleterre que dans leur propre pays. Les triomphes de Weber, de Mendelssohn et de Wagner furent retentissants. Haendel en avait déjà fait l’expérience dans la première moitié du XVIIIème siècle, suivi de Haydn et des romantiques. Beethoven lui-même se tournait vers les Iles britanniques et sa réputation n’était plus à faire outre Manche.

     

    La composition musicale anglaise vivait une véritable crise d’identité depuis la mort de Purcell en 1695 et l’absence de talent de première force laissait aux artistes étrangers de grandes chances de réussite. Il fallut attendre la fin du XIXème siècle et la personnalité marquante d’E. Elgar (1857-1934) pour entrevoir une véritable renaissance de la création musicale. Sous son impulsion, une première synthèse entre la musique continentale et les éléments authentiquement anglais vit le jour. Certes l’identité nationale se trouvait loin dans le passé, dans la musique de Purcell, dans les œuvres musicales et littéraires de l’époque élisabéthaine et dans les vieilles chansons populaires pentatoniques (telles que celles récoltées par R. Vaughan Williams). Qu’importe, ce patrimoine était d’une richesse exceptionnelle.

     

    Ainsi, dans un style mélangé et parfois maladroit, F. Delius (1863-1934) compose des œuvres évoquant les paysages typiques des campagnes anglaises. R. Vaughan Williams (voir message d’hier), forte personnalité, un moment élève de Ravel, produit une œuvre abondante et variée, citant des chants populaires, évoquant les auteurs anciens et mettant en scène des couleurs instrumentales peu usitées (tuba, harmonica,…). Petit à petit, un style anglais renaît. Dans le même temps, son collègue et ami, Gustav Holst (1874-1934) se dégage totalement de l’emprise germanique. La vois de la musique de chambre s’ouvre avec F. Bridge (1879-1941) et J. Ireland (1879-1962) qui affirment définitivement leur identité et préparent l’arrivée du génial B. Britten.

     

    Très proche de Vaughan Williams, Holst emploie un langage nouveau, volontairement tonal et moins tendu que celui de Mahler. Il cherche dans les riches orchestrations des ambiances et des couleurs presque mystiques.


     

    Gustav Holst



     

    Né à Cheltenham dans une famille de musiciens, il abandonne tôt ses études de piano pour se consacrer à la composition sous la direction de Stanford. Tromboniste dans plusieurs orchestres pour arrondir ses fins de mois, il devient rapidement professeur de composition au Royal College of Music. Sa production orchestrale et vocale est abondante. Elle traduit clairement les intérêts folkloriques (A Somerset Rhapsody en 1906), littéraires (Ode to the Death sur un poème de W. Withman en 1919), hindouistes (Hymn of the Rig Veda en 1912) ainsi que mythologiques et astronomiques (The Planets entre 1914 et 1917).
     

    Personnage curieux de tout et particulièrement sensible, il découvre l’Europe, visite Constantinople et Athènes durant la première guerre mondiale et s’émerveille des paysages anglais qu’il rencontre au gré de ses nombreuses randonnées. Alternant succès et déconvenues, G. Holst, dépressif de longue date, partage la fin de sa vie entre une confortable résidence campagnarde et Londres où il s’éteint le 25 mai 1934 quatre mois après Elgar et quelques jours avant Delius.

     

    Au cours des années 1910, Gustav Holst traverse une période de crise musicale et philosophique. En effet, sa première œuvre d’envergure, un opéra nommé Sitra manqua de peu le prix du concours de composition organisé par la maison d’éditions Ricordi. Par contre, d’autres pièces comme The Cloud Messenger et Beni Mora furent créées avec succès.

     

    En mars 1913, il reçût une bourse qui lui permit de voyager en Espagne avec Clifford Bax (le frère du compositeur Arnold Bax), astrologue. Il initia le compositeur aux règles de l’astrologie. Holst possédait le livre du célèbre astrologue anglais Allan Leo « The Art of Synthesis » divisé en sept chapitres, un par planète (Pluton ne sera découverte qu’en 1930). Chaque planète y est présentée en fonction de son rôle astrologique. En fait, Neptune « le mystique » y est présenté sous le même titre que dans la suite des planètes du compositeur. Il est fort probable que Holst ait été introduit auprès de Leo par l’intermédiaire d’un ami commun, G. Mead, spécialiste du sanskrit et membre, comme le musicien, de la Royal Asiatic Society.


     

     Rig Veda
     


     

    D’autres influences plus musicales, sont également à considérer. Pendant la composition des Planètes, Holst assista avec enthousiasme au concert au cours duquel A. Schoenberg dirigea ses Cinq Pièces pour orchestre op. 16. L’anglais fut si impressionné qu’il voulut d’abord nommer son œuvre « Sept pièces pour orchestre ». Ensuite, I. Stravinsky vint diriger les fameux Sacre du Printemps et Holst fut, bien sur, ébloui devant cette manière inédite d’utiliser les sonorités de l’orchestre et la métrique. Mars, la première pièce de sa suite en porte des traces évidentes.

     

    La suite d’orchestre est architecturée en sept parties :

     

    Mars, celui qui apporte la guerre

    Venus, celle qui apporte la paix

    Mercure, le messager ailé

    Jupiter, ce lui qui apporte la gaîté

    Saturne, celui qui apporte la vieillesse

    Uranus, le magicien

    Neptune, le mystique.


     

    Gustav Holst, Planètes
     


     

    Holst ne considérait pas seulement les planètes comme des portraits des dieux de la mythologie antique, mais leur donnait un vrai rôle astrologique en rapport avec la vie de l’être humain. Dans cette optique, Mars, celui qui apporte la guerre est à la fois le dieu romain qui plonge l’homme dans le tragique. Le contexte de la première guerre mondiale n’y est pas étranger. Ouverture massive et profondément tourmentée, cette pièce fut de son temps considérée comme la plus dévastatrice jamais écrite. Dissonances, rythmes asymétriques et orchestration lourde évoquent, avant « Leningrad » de Chostakovitch, une progression insoutenable de l’appareil militaire.


     

    Gustav Holst Mars


     

    Vénus, celle qui apporte la paix, semble lui répondre dans un climat calme et serein, conduite par un léger balancement et soutenue par une orchestration aux couleurs translucides. Le chant du cor, de la flûte et du premier violon procurent à l’auditeur cette paix retrouvée.

     

    Mercure, le messager ailé, est perçu comme la passerelle entre le monde terrestre et les mondes lointains et invisibles. Ecrite en forme de scherzo, cette pièce est rythmée, mais reste modérée. Elle nous conduit vers Jupiter qui, muni de son étrange sous titre « celui qui apporte la gaîté » se présente comme le concept de la vie originelle. Sa mélodie centrale, en forme d’hymne, opère sur l’auditeur un effet d’identification réciproque. Ce sont les racines profondes communes aux êtres humains qui sont effleurées ici. Ce chant est devenu aujourd’hui un hymne anglais très populaire.


     

    Gustav Holst, hymne de Jupiter
     


     

    On sait que Saturne était le mouvement préféré de Holst. Celui qui apporte la vieillesse n’est pas toujours paisible et joyeux. Il lutte pour la vie face aux forces surnaturelles. Uranus, le magicien, est représenté en un vif scherzo parfois violent qui trouve son point culminant dans une orchestration robuste. Il déclenche par magie un renversement de situation. Parvenant à une sorte d’extase mystique, Neptune distille et suspend le temps avant que, des profondeurs stellaires, un chœur de femmes dispense une tranquillité absolue et intemporelle…une sorte de nirvana, une rédemption.

     

    Si les influences extérieures sont encore sensibles (Schoenberg, Stravinsky, Debussy, …), l’œuvre est de conception originale dans son architecture s’articulant autour du mouvement central Jupiter, essence de l’Etre ainsi que dans sa forme symétrique.


     

    Gustav Holst, Mars, arrangement 2 pianos
     Manuscrit de Mars dans l'arrangement pour deux pianos


     

    L’œuvre fut créée en un concert privé en 1918 sous la direction de Sir Adrian Boult tandis que la première exécution publique eut lieu au Queen’s Hall de Londres en 1920 sous la baguette d’A. Coates. Le succès fut immense. Pourtant, Holst n’écrivit plus jamais d’œuvre comme les Planètes. Il détestait sa popularité. Son intérêt pour l’astrologie s’estompa bien que, jusqu’à sa mort, il dressa des horoscopes pour ses amis. Le public fut déçu de ses œuvres suivantes et il se détourna de ses admirateurs. Ironie du sort, l’œuvre qui le rendit célèbre à travers le monde fur celle qui, tout compte fait, lui apporta le moins de joie…

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