politique

  • La Culture

     

    « L’ignorance mène à la peur, la peur mène à la haine et la haine conduit à la violence, voilà l’équation » (Michael Moore). 

    Ce qui me semble important ici n’est pas le constat d’une inévitable violence, mais le pourquoi de tant d’ignorance… Et d’abord que signifie « l’ignorance » ? Je ne prétends pas donner de réponse ici à un problème si fondamental de notre société, mais je voulais exprimer quelques réflexions qui s’inscrivent non seulement dans une réponse au commentaire à juste titre alarmé de Christiane sur mon blog d’hier et un avis personnel sur la manière dont la société envisage le fait culturel. Car ses enjeux dépassent de loin les questions financières. Ils touchent à l’existence même de l’humanité et l’annihiler ou en minimiser l’importance, pour quelque raison que ce soit, relève du crime contre l’humanité. Ce billet, qui est en grande partie issu d’un texte que j’avais écrit en 2011 sur ce même blog, dans d’autres circonstances, n’est pas orienté politiquement et ne possède aucun but polémique. Pour comprendre le raisonnement, il est impératif de le lire jusqu’au bout et de n’en isoler aucune partie de son contexte.

    Dans son livre Beast and Man publié en 1978, la philosophe britannique Mary Midgley évalue l’impact des sciences naturelles sur notre compréhension de la nature humaine. Et il est fort probable que les découvertes de la paléontologie et de la biologie évolutionniste ont ébranlé nos idées sur la nature humaine.  Notre nature animale ne fait d’ailleurs aucun doute et Midgley souligne à la fois ce qui nous rapproche des animaux et ce qui nous en sépare.

    Depuis l’antiquité, Aristote définit déjà l’être humain comme un « animal politique » en suggérant que nous sommes des êtres chez qui la culture fait partie de notre nature, les philosophes ont bien voulu voir dans l’homme un animal un peu particulier. Ainsi, le poète romain Lucrèce, dans son De Natura Rerum, explore justement la différence majeure entre l’homme et l’animal, la culture. Il est d’ailleurs fort probable que dans le processus de sélection naturelle mis en évidence par Darwin, si l’être humain a continué d’exister, c’est, entre autres, grâce au fait qu’il a développé une culture qui lui est propre et qui lui permet de tirer les leçons de son passé pour « évoluer » et subsister.

    Ce que Mary Midgley exprime, c’est la relation entre la nature et la culture. Elle interroge l’idée courante selon laquelle la nature et la culture s’opposent comme si la culture était quelque chose de non naturel qui venait s’ajouter à notre nature animale. Mais elle arrive à réfuter l’idée que la culture puisse relever d’un ordre différent de la nature. Elle montre au contraire que la culture est un phénomène de la nature humaine. En d’autres termes, nous avons évolué pour devenir des individus dotés de culture. Nous tissons donc de la culture aussi naturellement qu’une araignée tisse sa toile. S’il en est ainsi, alors, nous ne pouvons pas plus nous passer de culture que l’araignée de sa toile. Notre besoin de culture est à la fois inné et naturel. C’est ainsi qu’elle parvient à justifier l’exception humaine et nous replace dans le contexte plus large de notre passé évolutionniste.

    Nous aurions donc besoin de la culture pour évoluer et subsister. Lorsqu'on parle de culture, on évoque évidemment l'ensemble des connaissances, des traditions et du passé qui nous procure une identité et un comportement appliqué aux situations de la vie. L’art sous toutes ses formes et la musique en font évidemment partie, mais ne sont pas les seuls éléments de la culture. Donc, la culture est transmise par les parents, par l'enseignement, par l'expérience de la vie, ... C'est dire qu'il faut faire ici la différence entre l'érudition, purement théorique et la culture, assimilée, sentie et intégrée. Nos ancêtres les moins érudits avaient assimilé une culture qui leur procurait une identité et conditionnait une bonne part de leurs comportements.

     

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    La culture, le meilleur moyen que possède l'homme pour le respect et la tolérance.

     

    Avec l'ère postmoderne, pour reprendre l'expression de Jean-François Lyotard (La Condition postmoderne: rapport sur le savoir, 1979), la culture s'est progressivement diluée et la mondialisation ainsi que la communication entre les cultures ont enlevé bien des barrières. Tout cela serait humainement magnifique si d'autres barrières, que dis-je, des remparts bien plus élevés encore ne pointaient le bout de leur nez. Car le savoir, en ce XXIème siècle, et avec lui une bonne part de la culture diluée, pourraient bien être devenus de simples produits de consommation. En observant, par exemple, les manières dont communiquent les médias, on se dit parfois que le but n'est peut-être plus tant de dire la vérité d'un fait que de l'enrober pour attirer de l'audience. 

    L'usage du mot « postmoderne » dans le titre est lourd de sens. Car même si l'auteur n'est pas l'inventeur du mot l'application qu'il lui donne cerne à merveille l'époque dans laquelle nous évoluons. Le terme était apparu dans la critique d'art vers 1870 pour désigner ironiquement ce qui ne relevait plus de la modernité. Le concept avait ensuite été repris dans le XXème siècle pour désigner une esthétique de l'architecture formulée par Charles Jencks (1939). Le terme, employé couramment aujourd'hui, peut être défini comme ceci: « La postmodernité est un concept de sociologie historique qui désigne selon plusieurs auteurs la dissolution, survenue dans les sociétés contemporaines occidentales à la fin du XXe siècle, de la référence à la raison comme totalité transcendante. De cette fin de la transcendance résulte un rapport au temps centré sur le présent, un mode inédit de régulation de la pratique sociale, et une fragilisation des identités collectives et individuelles. » Wikipédia.

    Quand on lit cette définition, on comprend que la postmodernité rompt avec l'idée traditionnelle de la culture et de la diversité des savoirs et des affects qu'elle contient. Ceci semble paradoxal, mais lorsqu'on examine notre mode de fonctionnement, on peut affirmer que nous sommes en surabondance de savoirs de toutes sortes. Trop est l'ennemi bien. Nous constatons tous les jours la complexité du monde, nous le comprenons de moins en moins, nous y perdons donc nos repères. Si on ajoute à cela la forte évolution technologique et l'ère informatique, on comprendra que les savoirs se sont transformés en informations ("information" et "informatique" voilà d'ailleurs deux mots très proches). Toutes les informations sont stockées dans des bases de données, le savoir n'est plus l'objet de la pensée et il peut donc rapidement devenir la propriété de grandes sociétés commerciales et être évalué en fonction de sa valeur commerciale et non pas en fonction de sa vérité. Le savoir serait donc aujourd’hui un produit qui doit être vendu. Il faut donc cibler la clientèle d'information potentielle. Et de fait, les médias définissent leur ligne éditoriale en fonction du public auquel ils s'adressent. Les chaînes de radio ou de télévision, en fonction de leur spécificité, ciblent des publics bien différents. L'information et les sujets dispensés de même que leur mise en forme seront donc très différents.

    Vous saisissez bien mon propos. Toute la démarche critique que doit adopter un être humain qui communique se résume à mesurer le profit qui résulte de la diffusion de l'information. On est loin des grands principes de la critique historique dont le but n’est pas le profit, mais l’approche de l’objectivité. Cela ouvre la voie à tous les abus, à toutes les rumeurs, les suspicions, à tous les sensationnalismes. Montrer à outrance les taches de sang, filmer la mort des hommes, interroger les victimes sans décence, repasser ces images en boucle indéfiniment, cela génère… la peur. 

    Mais ce n'est pas tout. Lorsqu'on déverse des flots d'informations à un public malléable chez qui on a créé ce besoin de sensationnel, il réagit au quart de tour. Il s'échauffe l'esprit et profère des idées simplistes, réductrices et intolérantes... racistes, les commentaires sur les réseaux sociaux en témoignent largement. L’homme se replie sur lui-même, il se referme sur une culture, sur une identité qu'il croit encore posséder. C'est heureusement là le fait des plus manipulables d'entre nous, il suffit d’observer les réactions épidermiques de ceux qui « marchent » dans les fausses informations distillées par les faux sites d’information (Le Gorafi, par exemple) mais leur nombre grandit de jour en jour. Ne l’oublions cependant pas, la grande majorité des hommes possède encore cette culture du respect de son semblable et son esprit critique. L'homme reste capable d'empathie, je veux absolument le croire… ! Pour combien de temps encore ?

    Mais si l'information ne touche pas, parce que les faits annoncés se déroulent trop loin de son quotidien ou durent trop longtemps et se « banalisent » (le temps et l'espace), alors l'homme est capable d'une grande indifférence. Comment justement expliquer cette banalisation des guerres, des tueries qui se déroulent tous les jours et que nous percevons comme de simples faits divers? Comment rester indifférent devant les victimes des catastrophes naturelles? Comment admettre que des milliers d’être humains soient fauchés par le virus ébola… et que cela ne nous inquiète que parce qu’il pourrait nous menacer bientôt ? Comment oublier toutes les victimes de toutes les inégalités de ce monde? Des gens qui meurent de faim, de soif, de tortures, de bombes, de maladies de toutes sortes, de viols, d’injustices et de discriminations de toutes sortes… ? C'est pourtant le lot de tous les jours du monde. Comment, enfin, admettre qu’au nom de l’économie et du profit, on sacrifie les plus faibles d’entre-nous… phénomène qui touche nos sociétés de plus en plus fort en y créant des inégalités de plus en plus criantes et honteuses ?

    Qu'on me comprenne bien, il est impossible de pleurer tout le temps. Nous devons agir. Et nous le faisons bien souvent car affirmer que nous ne nous impliquons en rien est aussi caricatural que son contraire. Il faut vivre et aider à vivre car la vie est le meilleur symbole de victoire sur la mort et la souffrance qu'on puisse transmettre. Mais vivre en retrouvant une vraie identité, une vraie richesse intérieure, vivre en transmettant la culture, celle qui nous offre un passé, un présent et nous permettra de construire un futur. C’est la clé du respect de l'autre. Sortir de l'ignorance dans laquelle nous enferme une information détournée de son essence, de sa substance, anihiler cette peur qu'on nous transmet à grand renfort d'images, c'est éviter la haine. La haine de l'autre n'est rien qu'une peur et la réaction d'un animal quand il a peur... c'est la violence et l'étrange sentiment d'une légitime défense.

    Veiller à cultiver les gens, c'est leur offrir la chance de vivre dans la vraie tolérance sans la peur au ventre, sans la haine et donc sans la violence. La culture et tout ce qu'elle représente est donc bien une question essentielle d'utilité publique, n’en déplaise à ceux qui n’y voient qu’une subversion dangereuse pour leur idéologie. La culture et la connaissance qu'elle sous-entend est l'affaire de tous, certes, mais aussi de nos politiciens qui doivent, au lieu de trembler devant les agences de notation, mettre en place un autre système social moins tourné vers la consommation à outrance à court terme et plus orienté vers l’épanouissement de tous les hommes. Investissons dans la culture, dans l’art, dans la recherche scientifique, dans l’enseignement, dans l’éducation… et cessons surtout bien vite cette attitude qui consiste à faire croire que ces disciplines sont superflues et qu’elles ruinent l’économie ! Apprenons tout simplement à vivre ensemble ! C’est là notre seul salut ! J'ai bien conscience que tout cela est très ardu et demande une révision totale et interculturelle du monde,… que ce n’est, hélas, qu'une utopie... ! Comment, diable, en est-on arrivés là?

     

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