premiere symphonie

  • Das kecke Beserl



    On connaît peu la Première Symphonie en ut mineur d'Anton Bruckner (1824-1896), celle qu'il surnommait de ce sobriquet quasiment intraduisible en français "Das kecke Beserl" (la Petite insolente). Elle occupa le compositeur pendant toute l'année 1865 et le début de 1866. Le Finale avait été composé en premier lieu, l'Adagio en dernier. Elle fut créée à Linz en mai 1868 et, malgré la surprise des premiers auditeurs, elle fut applaudie avec enthousiasme. Seuls les critiques, comme cela serait bientôt le cas pour presque toutes les œuvres ultérieures, blâma la symphonie accusée de redondances et de rudesse dissonantes.

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    Bruckner vers 1860



    La chronologie de l'œuvre brucknérienne ainsi que les différents remaniements sont toujours très complexes à établir. Deux symphonies de "jeunesse" (numérotées 00 fa mineur en 1863 et 0 ré mineur commencée avant la première, achevée après, et reniée en 1869), sortes d'études, déjà très significatives, étaient à l'actif du compositeur qui avait atteint l'âge de 42 ans et vivait à Linz depuis qu'il avait quitté Saint-Florian en 1855 suite à son succès dans l'obtention du poste d'organiste de la cathédrale. Il en avait également profité pour approfondir sa connaissance du contrepoint avec Simon Sechter, pédagogue renommé, qui avait décelé son génie. S'étant brillamment présenté au Conservatoire de Vienne, Bruckner avait également obtenu le titre de Professeur de musique, ce qui ajoutait à la reconnaissance de son statut de musicien de talent. La découverte du Tannhäuser de Wagner en 1863 fut enfin le déclencheur du besoin de se tourner vers la musique symphonique, lui qui excellait dans la musique sacrée et l'orgue.

    Pourtant, la musique sacrée est indissociable de l'esprit de Bruckner et ses œuvres instrumentales sont imprégnées de la foi sincère et intense qui l'animait. C'est d'ailleurs ce qui porte littéralement cette musique vers des sommets spirituels exceptionnels. Pourtant, chacune de ses symphonies est également un récit ou une évocation, parfois épique, toujours tragique, du destin humain et est porteuse des interrogations existentielles les plus intenses. Cette "Petite insolente" n'échappe pas à la règle, même si parfois on peut sentir, au détour des profondes mélancolies et des rudesses de la danse populaire, une forme de détente.

    On retrouvera ces "insolences" au cœur des symphonies les plus tragiques (5, 7, 8 et 9) ainsi que dans sa méconnue Sixième qu'il surnommera "Die Keckste" (La plus insolente) malgré la terrible marche funèbre de l'Adagio. Il y a dans cette notion d'insolence quelque chose qui témoigne des sentiments amoureux que le compositeur a pu ressentir à certains moments de sa vie. Il les considère comme insolents parce que souvent, il s'agit de fruits de son imagination… peu réciproques de la part de l'objet du désir!

    C'est à Munich, tandis qu'il composait, que Bruckner rencontra Hans von Bülow qui le présenta à un Wagner:« Il est d'une rare bonté pour moi et m'a bien vite aimé et distingué », déclara Bruckner avec cette confiance en autrui qui lui jouerait plus d'un tour! La critique, Edouard Hanslick en tête, en fera un disciple de son ennemi et n'aura de cesse d'humilier Bruckner tout au long de son parcours de compositeur. Et puis, il assiste, ébloui, à une représentation de Tristan et Isolde. Autre « révélation », avant qu'il ne termine la partition de la Première : celle de la création, à Budapest, de l'oratorio de Liszt, Sainte-Elisabeth; dont l'exemple de l'orchestration sera aussi déterminante que celui de Tristan.

    Lorsque le chef Hans Richter lui réclama cette Première pour la redonner à Vienne, une fois la gloire arrivée, Bruckner révisa l'ensemble de la partition. C'est cette version "viennoise" qui fut dirigée en 1891 par Richter pour l'élévation du compositeur au grade de docteur honoris causa de l'Université de Vienne et éditée deux ans plus tard. On oppose donc cette dernière version à celle originelle de Linz.

    À défaut de la version récente avec l'Orchestre du Festival de Lucerne reprise ci-dessous qui n'a pas l'air d'être disponible en vidéo sur YouTube, voici un enregistrement de Claudio Abbado avec l'Orchestre philharmonique de Vienne.



    Le premier mouvement, Allegro en ut mineur, est résolument novateur. Il débute de manière inouïe par une marche dont Mahler saura se souvenir. On sent une nervosité dans ce premier thème que la tonalité tragique renforce. Suit une deuxième idée plus chantante, dominée par les bois, distillant un calme, proche de la Neuvième de Schubert, bien vite troublé par l'apparition d'un troisième thème véhément, annonciateur des grands espaces du tragique de Bruckner. Le point culminant se fait sur l'exclamation des trois trombones… Tannhäuser n'est pas loin! Tout le mouvement évolue alors entre la véhémence soutenue par les cordes en traits rapides et les cuivres très sonores et l'accalmie où les bois, surtout le hautbois et la flûte, distillent une paix que la fin du morceau ne trouvera pas. Énorme point d'interrogation, ce mouvement laissa alors place à un sublime Adagio comme Bruckner en a le secret.

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    Ici, la profondeur de la pensée et l'audace de l'écriture dépassent de très loin celle des autres mouvements. Il faudra attendre l'Adagio de la Cinquième, une décennie plus tard, pour retrouver une telle méditation tragique et intemporelle. La forme Lied (A-B-A') trouve son équilibre parfait et nous fait toucher au sublime, expression de la spiritualité intense de Bruckner.

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    Le Scherzo très rapide adopte la mesure habituelle à trois temps, se souvenant des danses rudes de la campagne. Elles auront, dans tout le propos du compositeur, une couleur presque sauvage. Ici, la musique est simple et robuste et renoue avec l'exubérance et la véhémence du premier mouvement. Seul le trio, en son centre, plus chantant et harmonisé en majeur, retrouve la légèreté d'un ländler. Son thème se partage entre le cor et les bois ponctués par les notes piquées des cordes et semble évoquer l'appel de la nature, la "Pastorale" n'est parfois pas loin.

    La symphonie s'achève par un gigantesque final, Allegro con fuoco, de près de 400 mesures. L'élan vertigineux du mouvement lui confère une allure quasi héroïque quelques répits méditatifs sont parfois ménagés. Il faut d'ailleurs attendre le dernier pour que la coda finale et son ralentissement général s'élèvent en un formidable choral dont le thème est joué aux cors et aux trompettes. Comme ce sera le cas de toutes les symphonies à venir, la libération finale produit son effet de catharsis et porte haut la pensée sacrée de Bruckner qui trouve l'une de ses formes les plus émouvantes, à l'instar de la Cinquième qui, après les tribulations de l'existence, trouve enfin sa résolution… sa "rédemption" aurait dit Wagner!

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    La version enregistrée en public par l'Orchestre du Festival de Lucerne, dirigé par Claudio Abbado en 2012 est parfaite et juste. Elle figure parmi les testaments du chef italien qui parvient à tirer de cette musique l'essence du Bruckner plus tardif. Une œuvre à (re)découvrir et une "galette" à acquérir au plus vite…!

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