psychanalyse

  • Hystérie



    Dans notre voyage d’hier au cœur du Festin d’Hérode, nous remarquions une véritable fascination des artistes pour cet épisode pourtant bien court des Évangiles. Si nous nous projetons au XIXème siècle, on aura vite fait de remarquer, dans la continuité du romantisme et de l’exploration des passions humaines, que l’homme s’est mis à étudier sa psychologie, son âme. Les observations des malades développèrent un véritable progrès de la médecine et des sciences psychiques. Ainsi on se mit à observer les cas d’hystérie qui touchaient, semble-t-il plus les femmes que les hommes. Ce trouble mental devint véritablement la vedette de la seconde moitié du XIXème siècle… Petite histoire…

    Nous devons le terme « hystérie » au célèbre médecin grec Hippocrate, qui inventa ce mot pour décrire une maladie qui avait déjà été étudiée par les Égyptiens. Le terme est dérivé du mot grec hystera, signifiant l'utérus. Car la maladie était, dans l’Antiquité, intimement liée à l'utérus, donc aux femmes. La théorie admise étant que celui-ci se déplaçait dans le corps, créant les symptômes.

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    Platon décrivait ainsi ses causes et ses manifestations dans Timée: "L'utérus est un animal qui désire engendrer des enfants. Lorsqu'il demeure stérile trop longtemps après la puberté, il devient inquiet et, s'avançant à travers le corps et coupant le passage à l'air, il gêne la respiration, provoque de grandes souffrances et toutes espèces de maladies".

    Au Moyen Âge, les hystériques (sorcières, etc.) étaient considérées comme possédées par le diable et souvent brûlées.

    Charles Le Pois fut le premier médecin à prétendre avoir localisé mentalement l'hystérie en 1618. Déjà, il semblait que les crises d’hystérie étaient confondues avec d’autres symptômes ou d’autres maladies, mais qu’il était bien vu de souffrir de ces pathologies, surtout dans la bonne société. Ces crises, nommées « vapeurs » au XVIIIème siècle étaient soignées avec des sels. Elles concernaient surtout l’aristocratie. Ce passage savoureux des Noces de Figaro de Mozart témoigne de cet étrange mal. Lorsque Suzanne, au début de l'acte 3, dit au Conte que son épouse a ses vapeurs, elle lui demande le flacon de sels. Mais lorsqu’elle vient le lui rendre après usage, le Conte, galant, lui dit de le garder pour elle ce à quoi elle répond interloquée : « Pour moi ? Mais ce ne sont pas des malaises pour les femmes de ma condition ! ».

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    Si les vapeurs à la mode ne sont pas de vraies crises d’hystérie mais seulement la conséquence de quelque énervement réel ou factice, il n’en faut pas tant pour associer les « vapeurs » comme des reproductions conscientes ou non des modèles plus graves décrits ci-dessous.

    Car le XIXème siècle voit réapparaître avec force les symptômes d’une hystérie démonstrative entrainant la perplexité de la médecine. C’est le docteur Paul Briquet qui dénombra un cas d'hystérie masculine pour 20 cas d'hystérie féminine à la suite d'une étude publiée en 1855 et basée sur 430 patients. Notons qu'il prétendait que cette affection était absente chez les religieuses mais fréquentes chez les prostituées… ! Une bonne manière de ramener la médecine à des châtiments divins !

    Ce fut ensuite le neurologue Jean-Martin Charcot qui, tout en conservant l'idée d'une localisation cérébrale, promut l'idée d'une origine psychogène de l'affection en faisant apparaître et disparaître les symptômes par hypnose. On sait aujourd’hui que Charcot, développant à lui seul les premières recherches neurologiques, avait, dès les années 1885, étudié systématiquement les symptômes de ses patientes de la Salpêtrière à Paris en les photographiant.

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    Photographie des hystériques du docteur Charcot à la Salpêtrière.



    Ses cours du mardi matin prétendaient calmer les hystériques pas l’hypnose. Il en faisait la démonstration chaque semaine devant un auditoire médusé. On s’aperçut vite pourtant que les patientes ne faisaient que mimer l’hypnose comme le docteur le leur avait demandé. Malgré cette imposture, Charcot avait fait progresser les sciences neurologiques, mais ce furent les docteurs Liébeault et Bernheim de Nancy qui défendirent les premiers l'idée que l'hystérie était d'origine affective et émotive en promouvant le traitement par psychothérapie.

     

     

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    Cours du mardi matin de Jean-Martin Charcot



    Ce sont enfin les travaux que Sigmund Freud a réalisé avec Joseph Breuer qui l'ont mis sur les traces de la construction du modèle psychanalytique. Freud élabore les notions de psychonévrose de défense et de libido. Freud comprenait que les techniques de l’hypnose étaient impossible à pratiquer sur des hystériques et qu’il valait beaucoup mieux écouter le récits des malades et analyser leurs propos bien souvent teintés de relations ambigües, de rapport complexes à l’activité sexuelle et des fameux rapports au père si chers à la psychanalyse.

    Pour Freud, tous ces troubles « venaient d’un étrange continent caché à la conscience des hommes ». Il développa donc dès 1895 la théorie des « Réminiscences » qui témoignait de souvenirs enfouis au plus profond de l’inconscient et résultant d’un traumatisme mais toujours actifs. Breuer n'était pas d'accord avec Freud sur le fait que toutes les hystériques avaient subi un traumatisme sexuel, la plupart du temps une séduction d'adulte, ou dans nos termes actuels un "abus". Il partageait par contre l'idée qu'un traumatisme vécu était à l'origine des troubles hystériques.

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    Siegmund Freud



    Cette découverte essentielle, si donc elle devait encore être très nuancée et développée, enthousiasma le monde des intellectuels et des artistes. On commença à placer dans les œuvres littéraires picturales ou musicales des personnages très proches des descriptions  et des explications d’hystériques. Les courants modernistes des « décadents », des expressionnistes et des symbolistes y adhérèrent fortement. Cette « névrose fin de siècle » se retrouvait dans les héroïnes d’opéras comme Salomé, Elektra ou encore Lulu. L' hystérie, revue par la psychanalyse se mit à envahir les scènes lyriques et fut transfigurée par l’écriture de la musique moderne et par les vocalises des sopranos qui incarnaient désormais la folie moderne des héroïnes.

     

     

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    Salomé par Nadja Michael à Covent Garden en 2008



    Si la folie avait toujours été présente dans l’opéra depuis son origine, l’hystérie, conjuguée aux moyens modernes, parvenait à dépasser toutes les attentes en matière de transgressions. Les héroïnes antiques (Elektra), bibliques (Salomé) ou modernes (Lulu) étaient désormais expliquées par la psychanalyse et offraient un nouveau langage à l’opéra. Un langage certes extrême, qui réalisait les fantasmes humains enfouis au plus profond de lui-même, mais profondément bouleversant pourvu qu’on veuille bien se pencher sur la nature exacte de la psychologie de ces personnages. C’est là l’un des seuls moyens de bien comprendre ces œuvres extrêmes que sont ces deux opéras de Strauss et ceux de Berg.

     

     

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