quatuor danel

  • Le temps, toujours le temps… !

     

    … Pas beaucoup de temps en ces derniers jours de l’année pour vous écrire des textes fournis. Je me contenterai donc de quelques réflexions prises un peu au hasard de mes journées bien chargées. … et en plus, un problème informatique m’oblige, afin de sauver ma discothèque, à consacrer pas mal de temps à recréer des fichiers disparus mystérieusement suite à une mauvaise manœuvre de ma part… (non di dju ! comme on dit chez nous).

     

    Il est sans doute banal d’insister, après les blogs amis, sur l’extraordinaire prestation du violoncelliste Pieter Wispelwey qui interprétait vendredi soir le terrible second concerto pour violoncelle d’Alfred Schnittke. L’œuvre est effectivement très sombre, grave et crépusculaire. Une grande part de sa musique est habitée par un sentiment de tragique et d’engloutissement effrayants. Une musique comme celle-là demande, de la part des interprètes (soliste, orchestre et chef), un engagement de tous les instants. Pour la rendre dans toute sa force, l’imagination et l’expérience de l’image sonore doit puiser dans toutes les ressources de l’anéantissement humain. Ainsi, le soliste s’est montré génial dans l’évocation des plaintes, des chants douloureux et de l’agonie en dominant son instrument, en le transcendant plus exactement. Ce n’était plus un violoncelle, c’était la voix de l’âme meurtrie, apeurée ou souffrante. L’orchestre et son formidable chef, Patrick Davin, ont réussi, par les climats et les environnements sonores inouïs, cette alchimie environnementale typique des œuvres orchestrales de Schnittke. L’expérience est bouleversante et, comme bien d’autres, je ne suis pas sorti indemne de cette soirée. Je suis un peu plus mitigé sur les Tableaux de Moussorgski qui, s’ils mettaient remarquablement en valeur nos musiciens solistes, manquaient un peu de relief à mon goût. Mais il se peut que cette impression soit le résultat de l’impact de la musique de Schnittke que je ne parvenais pas à évacuer.


     

    Pieter Wispelwey

    Pieter Wispelwey



     

    Tout autre chose. J’écoutais hier, en voiture, une interview, diffusée sur Musiq’3, de Marc Danel, violoniste du désormais fameux Quatuor Danel qui parlait de l’essence de la musique de Beethoven en la comparant à celle de Schubert. Ses propos me confortent dans ma vision des deux géants de la musique. Pour Danel, tout est question de temps musical. La différence, ne se résumant pas uniquement à ce paramètre, est à chercher dans les structures temporelles quasi opposées des deux hommes. Beethoven est un véritable architecte et ses esquisses et manuscrits témoignent d’un souci de construction. La perfection qui en résulte est directement en rapport avec la matière sonore souvent très rythmique et le parcours « des ténèbres à la lumière ». Il nous conduit dans le temps. Inversement, Schubert, sans doute moins « technicien » (je n’aime pas le mot), propose une matière sonore plus diffuse et plus mélodique (le lied n’est jamais loin), dont le tracé incertain n’a d’égal que son errance (der Wanderer). Il ne nous conduit pas, bien au contraire, il nous fait plonger au cœur même de l’âme solitaire et là, le temps n’a pas la même forme, il se suspend et s’annihile souvent. En cela, il annonce Bruckner. Des ténèbres, il y en a beaucoup chez Schubert, mais elles ne sont pas le point de départ vers la lumière. Ecoutez les derniers mouvements de ses sonates, quatuors et symphonies, ils ne rient jamais pleinement, ils ne percent jamais complètement les sombres nuages. C’est une musique plus tragique dans son fondement à l’instar de l’injustice de sa trop brève vie (aurait-il écrit les mêmes chefs d’oeuvres en 1828 si ce n’avait pas été sa dernière année ? Honnêtement, je ne crois pas).


     

    Quatuor Danel
     Quatuor Danel


     

    Mais ce qui m’a surtout interpellé dans les propos de Marc Danel, c’est le parallèle qu’il fait entre Chostakovitch (dont on sait que le quatuor a enregistré l’intégrale) et Weinberg (dont ils sont en train de réaliser les enregistrements). Il considère que Chostakovitch est à rapprocher de Beethoven et Weinberg de Schubert. Je ne connais pas bien la musique de ce dernier, mais je vais m’y intéresser sérieusement. A l’écoute superficielle de son quatrième quatuor (édité par CPO tout récemment), je ne ressens pas, (si ce n’est cette typique alternance du majeur et du mineur), le temps schubertien, mais je ne considère pas non plus que Chostakovitch adopte le temps de Beethoven. Ce serait même le contraire. Le grand compositeur russe traduit une véritable esthétique de la mort et jamais le soleil ne perce dans sa musique. Elle est sombre et pessimiste, fondamentalement inverse par rapport à Beethoven qui est un musicien de la vie. Le temps de Chostakovitch est souvent figé, comme arrêté, sans avenir, sans solution et c’est cela qui le rend profondément éprouvant et touchant.


     

    Weinberg par Danel
     


     

    Mais je vous ai dit que je n’avais pas beaucoup de temps et voilà que je m’emporte à nouveau ! Je suis incorrigible. Je réfléchirai à tout cela en profondeur à tête reposée et vous en reparlerai sans doute plus tard car temps et musique, voilà un sujet qui me passionne depuis bien longtemps déjà…

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