quinte

  • Quinte vide



    Retour sur les errances du Hollandais volant, bientôt au programme de l'Opéra royal de Wallonie, qui, décidément, n’a pas encore fini de nous étonner dans tout ce qu’il possède d’archétypal et de fondamental. Et aujourd’hui, mettons le cap sur une notion qui gère techniquement et rhétoriquement tout l’opéra, la quinte vide.

     

    wagner,fliegende holländer,orw,errance,quinte

    Affiche de l'ORW pour le Vaisseau fantôme.




    Mais qu’est-ce que ce terme barbare ? D’abord, la quinte est un intervalle entre deux notes (do-sol ou ré-la, par exemple) qui se juxtaposent ou qui se superposent. La quinte est depuis toujours considérée comme une consonance parfaite. Elle sert même à structurer tout le plan tonal d’une œuvre, mais cela, c’est une autre histoire. La quinte est donc présente partout dans la musique et elle nous est familière.

     

    wagner,fliegende holländer,orw,errance,quinte

    La quinte juste comporte trois tons et un demi ton, elle est, avec l'octave, l'intervalle qui constitue la consonance la plus parfaite. Elle peut être mélodique lorsque les quintes se suivent ou harmonique lorsqu'elles se superposent.




    Mais, si ce n’est dans les musiques très anciennes où la quinte peut se suffire à elle-même en juxtaposant des « quintes parallèles » créant chez l’auditeur un sentiment d’archaïsme très fort, l’ère de la musique tonale en a fait un tout autre usage. Elle s’est complétée par la tierce qui donne le mode de l’intervalle. Majeure ou mineure en fonction de cette tierce qui s’intercale entre les deux notes de la quinte, la tonalité conditionne dans une large mesure l’affect de base d’un morceau de musique. Et sans tomber dans une généralisation outrancière, on peut considérer que, bien souvent, la rhétorique des tonalités mineures est la douleur tandis que celle des majeures est plutôt lumineuse.

    Vous me demanderez ce que cet énoncé théorique peut bien avoir à faire avec le Vaisseau fantôme de Wagner. Et bien c’est simple. Tout le thème du Hollandais joue sur la quinte vide, qu’elle soit proposée en juxtaposition ou en superposition de son et cela jusqu’aux dernières secondes de l’œuvre. Qu’est-ce que cela implique ?

    D’abord, par ce procédé de la quinte vide, le thème du Hollandais n’est ni majeur ni mineur. Il est en ré « neutre ». S’il n’est ni majeur ni mineur, il n’a pas de vraie couleur. Il est comme une entité sans couleur… un fantôme. C’est justement là que se trouve la rhétorique de Wagner. Donner à son personnage une couleur musicale qui corresponde à son errance car entre le mineur tragique et le majeur libéré, il ne peut y avoir qu’errance. Une errance qui, du reste, est celle qu’on trouve dans la vieille notion chrétienne des limbes (j’y reviendrai un de ces prochains jours). Le Hollandais a effectivement ce statut d’errance que je décrivais il y a quelques jours. C’est pour cela que son thème ne comporte aucune tierce que quelque nature que ce soit.

     

    wagner,fliegende holländer,orw,errance,quinte

    Le thème du Hollandais qu'on entend pendant tout l'opéra est présent dès les premières mesures. Il associe les quintes vides mélodiques, qui se suivent et harmoniques qui se superposent. Ainsi, Wagner impose à l'auditeur une couleur ni mineure ni majeure, celle de l'errance et de l'incertitude. En effet, notre oreille, tonale par habitude auditive, a toujours tendance à rechercher, même inconsciemment, l'affect d'un motif.

     

     




    Notre oreille, très (trop ?) habituée à entendre le majeur ou le mineur découvre avec stupeur ce thème qui outre sa force orchestrale et rythmique manque manifestement de cette notion de triomphe ou d’effondrement.

    Cette quinte sans tierce, ce n’est certes pas Wagner qui l’a inventée. On la trouve chez beaucoup de compositeurs qui hésitent entre la lumière ou les ténèbres. Pensez, par exemple, à la quinte vide qui termine le Kyrie du Requiem de Mozart… hésitation entre ré mineur, ténèbres de la mort et ré majeur, lumière d’une vie nouvelle. Pensez aussi aux nombreuses quintes vides qui viennent parsemer le Voyage d’hiver de Schubert, symbole, lui aussi, d’une terrible errance. Il suffit d’écouter le « joueur de vielle », dernier des vingt-quatre lieders pour entendre le vide de cette quinte… effrayant dans son errance éternelle.

    Bref, Wagner reprend un principe rhétorique déjà ancien. Ce Hollandais sans tierce est donc bien cet errant déjà plus chez les vivants et pas encore chez les morts. Le but donc de toute l’œuvre est de rendre sa tierce au Hollandais. Et c’est évidemment Senta qui possèdera ce rôle essentiel. Senta, dont le nom dérive de cette racine norvégienne qui signifie « servante » devra donc par son amour recréer l’accord parfait (c’est le cas de le dire) de son navigateur épuisé. La rédemption du Hollandais réside donc dans l’apparition in extremis, aux toutes dernières secondes de l’œuvre, de ce très attendu fa dièse qui donne au thème un ré majeur lumineux. Pas seulement pour donner à l’histoire d’amour une « happy end » hollywoodienne avant la lettre… seulement pour permettre au vieux capitaine d’enfin trouver le repos dans la mort.

     

    wagner,fliegende holländer,orw,errance,quinte

    La tonalité de ré majeur retrouvée in extremis réintègre la tierce majeure et offre au Hollandais sa rédemption. Chaque harmonie de ré possède désormais sa tierce, le fa dièse écrit à la clé.

     

    Le retour du ré majeur est à écouter à partir de 6 minutes et 30 secondes.

     




    La tierce de Senta est donc un geste d’amour ultime que la jeune femme offre au Hollandais. Un amour sans condition, essentiel, un amour avec un grand A. Et que reçoit-elle en échange ? La mort, certes sereine, mais la mort tout de même au grand da    m de ses proches. Il s’agit donc d’un terrible sacrifice car elle ne reçoit pas l’amour du Hollandais en retour, elle lui offre seulement, et c’est déjà beaucoup, son salut. Les deux protagonistes en sont bien conscients. Le Hollandais ne dit-il pas :



    « Le sombre feu qu’en moi je sens brûler,
    Moi, malheureux, l’appelerai-je amour ?
    Oh non ! C’est plutôt le désir de salut :
    Me serait-il échu par un tel ange ? »



    On sait à quoi s’en tenir. En conséquence, dès que la tierce lui est rendue par la fidélité jusqu’à la mort de Senta, le vaisseau, son capitaine et tout l’équipage sombre au plus profond de la mort, mettant fin à des siècles d’errance. La quête d’amour, telle qu’elle est bien souvent présentée comme une histoire entre deux amants n’est en fait qu’une histoire de salut où l’amour ne fonctionne que dans un sens unique.

     

    wagner,fliegende holländer,orw,errance,quinte

    Henri Degroote, Der Fliegende Holländer.




    La quinte vide de l’errance soudain remplie de la tierce rédemptrice. N’est-ce pas là un moyen génial de lier philosophie et musique sur un sujet, l’Éternel féminin, à l’évidence très ardu à transmettre par les sons ?

    Lien permanent Catégories : Musique 1 commentaire