redemption

  • L’errance du Hollandais



    Comme je vous l’avais laissé entendre, il y a quelques jours, voici une première carte postale en provenance du Vaisseau fantôme. Je donnais en effet une conférence sur cet opéra de Richard Wagner hier soir au Petit Théâtre à Liège et le sujet, inépuisable, sera l’objet, de près ou de loin, de quelques billets prochains. … Car le thème profondément romantique du Hollandais volant est à la fois une accumulation des grands principes du XIXème siècle et une amorce on ne peut plus claire des leviers qui animeront les plus grands opéras de Wagner. Et aujourd’hui encore, tous les tenants et aboutissants de l’œuvre font réfléchir sur une grande part de notre culture.

    Et pour commencer, un sujet qui, à lui seul, pourrait s’étaler sur des livres entiers : l’errance.

    Il faut croire que l’errance est archétypale et constitutive des angoisses les plus profondes de l’être humain puisque dès l’antiquité elle est présentée comme une punition divine plongeant l’homme dans le plus grand désarroi. Attention, nous ne parlons pas d’une errance temporaire et voulue qui, dans certains moments de notre vie, peut être la bienvenue. L’errance ici évoquée est éternelle, douloureuse, sans issue et sans solution. Elle est, finalement une sorte de damnation résultant d’une déviation morale grave ou, pour employer un terme que le sacré a beaucoup utilisé, un péché. Quelle que soit la manière dont on le nomme, il résulte de l’impossibilité qu’a l’homme de répondre aux questions existentielles de base. Ces questions ont été fatales aux grands héros de l’histoire, à ceux qui, en dehors d’une croyance fervente en une religion ou une spiritualité convenue et imposée, ont malgré tout cherché des réponses. On pense, pour rester dans l’esprit du romantisme, à Faust, à Don Juan, au Juif errant (je reviendrai sur ce sujet scabreux) ou, justement au Hollandais de la légende.

    Car chacun d’eux, à sa manière, a défié le ciel, ce qui, dans la culture religieuse est un blasphème punissable de l’errance éternelle. Péché originel donc ! N’est-ce pas exactement la même chose qu’avait, dans l’Ancien testament déjà accompli Adam qui, en mangeant la pomme de la connaissance avait été exclu du paradis terrestre et condamné à errer dans le monde. Et même si désormais il devenait mortel, le premier pécheur avait donc déjà sensiblement été la victime d’une errance. Mais, dans le cas du Hollandais et de tout le romantisme allemand, l’errance ne se limite pas à la vie. Elle est éternelle.

    Car le jour où ce capitaine hollandais, pris dans une terrible tempête au moment où il devait franchir un tel cap, jura par tous les diables qu’il y parviendrait même s’il devait pour cela naviguer jusqu’à la fin des temps, il signa par sa prétention et sa volonté de dépasser les forces de la nature, non pas son arrêt de mort, mais sa condamnation à l’errance éternelle. Vous me rétorquerez que tous les jours nous défions la nature dans notre civilisation. C’est de fait à chaque instant que l’homme se croit au-dessus des lois du monde ! Alors le serment du Hollandais ne nous semble pas si grave… mais l’homme est aveugle et il suffit d’observer la nature pour prendre soudain conscience de sa supériorité face à nous, l’actualité nous le démontre tous les jours.

    Et pourtant, vous l’aurez compris, son insolence, et la nôtre, est aussi grande que celle d’Adam avec sa pomme ou de Prométhée avec le feu. Car au moment où Wagner compose son Vaisseau fantôme, vers 1840, le romantisme bat son plein et les principes de la foi chrétienne se sont transformés. Dieu n’est plus cet homme avec une grande barbe que l’on représentait sévère et austère dans l’iconographie anthropomorphe de jadis. Il s’est dématérialisé et, par extension, il est devenu le Tout, soit le cosmos, l’univers, la nature. Il en résulte une forme de panthéisme essentiel à l’esprit du romantisme. En témoignent les nombreuses allusions aux paysages et à la nature dans la peinture du XIXème siècle, l’allusion à la forêt, aux scènes de ruisseau, de champs et au cycle de la nature depuis la « Pastorale » de Beethoven jusqu’à l’Adieu du Chant de la Terre de Mahler, …

    L’homme se fond dans sa divinité qui est la nature. Alors vous pensez bien, la défier… c’est un péché mortel… ! Mortel ? Et bien non ! Puisque l’errance est éternelle et qu’elle empêche justement le coupable de mourir en lui faisant vivre l’enfer terrestre indéfiniment. Et là aussi plusieurs d’entre vous me diront qu’ils veulent bien, eux aussi, ne pas mourir… N’est-ce justement pas là, l’absence de la mort, l’abolition d’une des plus grandes angoisses existentielles de l’homme ? Ne pas mourir, s’extraire du temps, voilà ce qui devrait nous apaiser. Mais l’errance éternelle, ce n’est pas cela, c’est vivre perpétuellement un tourment insupportable que seule la mort peut apaiser. Le Hollandais parcourt les mers depuis une éternité, accompagné sans trêve par une terrible tempête qui fracasserait n’importe quel autre bateau. Une tempête éternelle, usante, sans le moindre répit, n’accordant pas le moindre repos. C’est dire l’état de l’épave, celui des marins à bord devenus de vrais fantômes, sans parler de l’épuisement extrême mais jamais mortel de tous, capitaine et équipage. Ce vaisseau maudit est un fantôme sans âge et sans espoir. Alors, comme le dit le Hollandais chez Wagner : « Mieux vaudrait mourir dix fois que de vivre un tel destin ».

     

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    Car cette errance n’est même pas une quête… sauf que… par défi, lui aussi, le diable, qui ne croit pas à la fidélité des femmes, autorise le marin à accoster une fois tous les sept ans pour trouver l’amour et la fidélité jusqu’à la mort d’une épouse qui alors lui permettra de s’extraire de son errance, de le laisser enfin mourir et de lui procurer une rédemption. Voilà deux notions encore bien romantiques. La rédemption par l’amour et la mort dans l’amour.

    Si depuis bien longtemps le rôle de la femme sur l’homme possède ce côté rédempteur que de nombreuses femmes, d’ailleurs et à raison, ne sont pas prêtes à assumer, c’est Goethe qui le premier a formulé cette notion d’Éternel féminin à la fin de son second Faust. Gretchen devient la rédemptrice de Faust. Notion toute masculine que cet Éternel féminin, on a bien compris qu’il s’agit là de garder la main mise de l’homme sur la femme et l’épouse. Le mâle resterait alors dominant dans la vie terrestre et ferait croire à la femme que sa vertu est essentielle à la rédemption du monde. Et en effet, le XIXème siècle nous montre un recul significatif de la liberté de la femme dont l’éducation morale et spirituelle redevient plus  sévère que par le passé. Mais là n’est pas mon sujet…


    La fameuse Ballade de Santa, au deuxième acte où elle raconte

    l'histoire du Hollandais et proclame son destin de rédemptrice.



    Cette rédemption, le Hollandais ne l’a jamais trouvée. Chaque sept ans (en voilà un chiffre bien symbolique), il accoste, cherche l’amour et s’enfuit de dépit en reprenant la mer pour un nouveau cycle. C’est dire que la rencontre avec Senta est importante et cruciale. Senta, voilà un nom bien original Wagner l’a inventé lors de l’escale de son bateau dans le petit port de Sandwick en Norvège en norvégien, la racine « sent » est celle des mots dont le sens est « servir, servante », soit bien dans l’esprit de cet Éternel féminin. Senta connaît son destin et l’assume avec force. Et son « amoureux », le pauvre et fade (?) Érik ne fait pas le poids à côté d’une telle vocation. Senta sera celle qui in extremis, alors que le Hollandais ne croit plus à son amour fidèle, se jettera des falaises dans la mer pour que cet amour jusqu’à la mort révèle sa rédemption ultime et les rassemble enfin. Rédemption par la mort, amour et mort, Eros et Thanatos, voilà encore de vrais archétypes qui animent les légendes humaines depuis l’antiquité. Car avec la mort, cesse enfin l’errance, cet état si particulier entre la vie et la mort, pas encore mort, mais déjà plus vivant. N’est-ce pas là la vraie définition du fantôme… ? Alors seulement le Hollandais peut vraiment s’extraire du temps et entrer dans une éternité qui est celle espérée par tout un chacun (et peu importe la forme de cette éternité) et que promettent bon nombre de spiritualités, de philosophies et de religions. Apaisement total des angoisses.

    La question est la suivante : N’avons-nous pas tous quelque chose de ce Hollandais ? Car, mutatis mutandis, nous sommes tous dans l’errance, nous sommes tous de faibles hommes, nous aspirons tous au calme et au repos, à cette rédemption qu’elle soit religieuse ou non. Alors, si Wagner et d’autres ont tellement utilisé ces principes de la faute originelle, de l’errance, de l’Éternel féminin, de l’Amour et de la Rédemption (Lohengrin, Tannhäuser, Tristan, tout le Ring ou encore et surtout Amfortas, le roi défaillant de Parsifal, par exemple), c’est qu’ils sont inhérents à notre pensée et à notre âme. Qui n’a jamais besoin d’amour ? Qui n’a pas besoin de paix ? Qui ne redoute pas l’errance ? Ces notions sont des archétypes que l’art met en évidence pour qu’ils nous pénètrent avec une force émotionnelle importante. Ainsi, chaque œuvre, par le truchement de son histoire, de son sujet, nous parle de nous et nous permet de nous connaître ou de nous apprivoiser toujours un peu mieux.

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