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  • Deux géants…



    La seconde semaine de Gunther Herbig à Liège est consacrée à un récital orchestral qui mettra en évidence les qualités de l’orchestre et la maîtrise du tout grand répertoire par le prestigieux chef. Un programme tout romantique et germanique avec l’Ouverture d’Egmont de Beethoven, la Symphonie n°8 « Inachevée » de Schubert et la Deuxième Symphonie de Brahms, …un grand moment en perspective !

    Et c’est dans ce cadre que je consacre deux billets à Beethoven. Le premier pour exprimer quelques réflexions sur les rapports entre Beethoven et Goethe (c’est lui l’auteur de la tragédie Egmont), le second pour analyser cette ouverture que Beethoven a tiré du drame en question, en vérité une pièce bien plus importante dans l’histoire de la musique que ce que l’on pense généralement.

    Mais le point de départ de ce mini voyage au cœur de la pensée beethovénienne est une image très connue qui représente la rencontre entre Beethoven, Goethe et la famille impériale à Teplitz en juillet 1812. Elle nous en dit beaucoup sur l’esprit des deux grands artistes et l’échec de leur rencontre.

     

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    Une chose est sûre : Goethe est le contemporain pour lequel Beethoven a eu le plus d’admiration. Il faut dire que depuis son enfance, le compositeur se nourrissait des ouvrages de son ainé qui constituaient pour lui l’expression de ses passions, de ses élans et de ses idées sur l’héroïsme. Goethe était né en 1749, soit plus de vingt ans avant Beethoven. Il lui survivra d’ailleurs quelques années puisque le poète mourra cinq ans après le compositeur. Pas surprenant, dès lors, que cet homme, reconnu comme le plus grand auteur allemand de l’histoire (et encore bien souvent considéré comme tel aujourd’hui) ait impressionné le musicien assoiffé d’actes héroïques, d’idées puissantes et de philosophie morale. En 1823, soit bien longtemps après leur rencontre, Beethoven écrira encore cette lettre à l’illustre auteur : « L’admiration, l’amour et l’estime que je portais dans ma jeunesse à l’unique et immortel Goethe me sont restés à jamais. Voilà ce qui est difficile à exprimer par des mots, surtout quand on est aussi rude que moi qui n’ai jamais pensé qu’à m’approprier le domaine des sons. Mais un sentiment particulier me pousse constamment à vous dire tout cela, étant donné que je vis dans vos écrits ».

    Inversement, Goethe n’a pas commenté la musique de Beethoven et jamais son œuvre ne l’évoque. Il ne réagit ni à aucune des lettres de Beethoven, ni aux dédicaces à l’exception, justement de la musique de scène pour Egmont. Si Goethe aimait la musique, il était friand des compositeurs de la génération qui précède. Il comprenait bien les derniers baroques comme Haendel, il découvrit même Jean-Sébastien Bach en 1814, mais il préférait la musique d’un Mozart ou d’un Haydn, plus proches de sa sensibilité et de son style « Sturm und Drang ». Il n’a probablement pas compris l’ampleur romantique de la musique de Beethoven même s’il a pu soupçonner la force exceptionnelle de l’homme qu’il considérait comme indompté et rebelle. Goethe aura la même indifférence face au génie de Schubert qui pourtant mit en musique bon nombre de texte du poète avec une efficacité exceptionnelle (songeons seulement à Gretchen au rouet ou au Roi des Aulnes… !)

    Pourtant les deux hommes se sont bel et bien rencontrés. Il est fort probable que Bettina Brentano, amie de l’un et de l’autre, ait été le dénominateur commun de cet événement historique. Figure éclatante du romantisme allemand, Bettina, âgée de 25 ans, admirait les deux artistes. On a même parfois pensé à elle à propos de la fameuse « Immortelle bien-aimée » de Beethoven même si aujourd’hui, c’est plutôt Antonie Brentano ou Thérèse von Brunsvick qui sont les candidates les plus probables. Toutes les raisons de ceci nous éloignent du sujet du jour, même si les lettres enflammées de Beethoven datent de la même époque que la rencontre avec Goethe.

     

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    Bettina Brentano




    Toujours est-il que Beethoven avait terminé sa musique de scène pour Egmont en 1809, qu’elle avait été jouée en 1810, que le fameux auteur E.T.A. Hoffmann avait rédigé un compte-rendu particulièrement élogieux de l’œuvre et qu’elle figurait donc désormais au panthéon des grandes œuvres musicales de l’époque. Beethoven n’était-il pas désormais, depuis la mort de Joseph Haydn en 1809, devenu le compositeur le plus célèbre de Vienne… et du monde ? Pas surprenant, dans ces conditions que Goethe accepte de rencontrer ce phénomène dans cette ville d’eau de l’actuelle République Tchèque.

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    E. Gurk (1801-1841), La visite de l'Empreur à Teplitz (1835)



    Et il semble que ce soit Goethe qui fit le premier pas en rendant visite à Beethoven le 19 juillet 1812. Quatre rencontres au total qui tirèrent à l’écrivain ces mots restés célèbres : « Je n’ai encore jamais vu un artiste plus puissamment concentré, plus énergique, plus intérieur ». Puis, plus tard : « Son talent m’a plongé dans l’étonnement. Mais c’est malheureusement une personnalité tout à fait indomptée. Il n’a sans doute pas tort de trouver le monde détestable ; mais vraiment, il ne le rend ainsi plus plaisant ni pour lui ni pour les autres. Il est très excusable et très à plaindre d’ailleurs, car il devient sourd ; ce qui nuit peut-être moins à la partie musicale de son être qu’à la partie sociale ». Goethe avait vu juste. L’œuvre de Beethoven ne souffrira pas de la défectuosité de son audition, que du contraire. Son handicap sera sans doute même un stimulant développant une imagination sonore inouïe pour son temps et une véritable transformation des formes musicales désormais au seul profit de l’expression. Son caractère indompté, même s’il occasionnera d’autres ennuis au compositeur, est aussi, et peut-être surtout, le déclencheur du caractère de ses œuvres puissantes.

    Si Beethoven admire profondément le poète, il ne garde pas un souvenir exceptionnel de l’homme qu’il considère comme trop sage, trop diplomatique, trop bien rangé : « Goethe apprécie beaucoup trop l’air de cour, plus qu’il ne convient à un poète » affirme t-il à son éditeur dès le 9 août de 1812. Et d’ailleurs les portraits de l’un et l’autre montrent sans ambages ces différences fondamentales. Goethe est encore l’homme du XVIIIème siècle, conscient de son rang d’artiste reconnu par les plus grands, arborant ses décorations, souvent représenté vêtu de costumes officiels et laissant paraître un visage mesuré, celui de la raison, du bien rangé.

     

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    Beethoven et Goethe




    Inversement, les portraits de Beethoven témoignent de cette forme de sauvagerie que Goethe pointait. Sa chevelure en désordre, créant parfois même l’impression d’un homme hirsute. Cet apparent désordre fait de lui un personnage qui ne s’attache pas aux conventions et au paraître. Son regard est vif, agressif souvent. Sa physionomie est énergique, volontaire… héroïque. Une tenue souvent identique montre le peu de soin apporté dans l’habillement. Cette différence absolue des deux êtres rendait impossible une véritable entente. L’image évoquée ci-dessus résume tout cela à elle toute seule. Regardons-là d'un peu plus près:

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    Goethe et Beethoven saluant la famille impériale à Teplitz en 1812.



    On y voit à gauche Goethe qui, ayant retiré son couvre-chef, s’incline sur le bord du chemin pour saluer le passage de la famille impériale, … comme il se doit quand on respecte l’ordre établi. À l’avant-plan, Beethoven n’en fit rien. Après avoir enfoncé son chapeau sur la tête et pris un air renfrogné, il continua son chemin tête haute considérant que la famille impériale devait d’abord saluer les artistes… pas l’inverse ! Changement de mentalité, rébellion contre l’autorité, n’oublions pas que Beethoven voulait vivre indépendant des autorités, était un grand partisan de la démocratie, considérait l’artiste comme un véritable héros prométhéen donnant le feu (la connaissance) aux hommes et, qu’en conséquence, tous lui devaient le respect ». C’est de ce grief-là qu’il s’agit lorsqu’il évoque à propos de Goethe « l’air de cour ».

    Tout cela témoigne de l’esprit de deux époques, de deux générations et de deux mondes qui se croisent. Les arguments de Goethe, dans ses œuvres, répondaient exactement à la pensée héroïque de Beethoven, mais l’homme était de l’autre siècle. Il s’agissait pourtant, pour le compositeur, de s’inspirer de ces héros, de les faire siens, de les transcender de la même manière que ceux de l’Antiquité. Et en cela, Goethe méritait encore une admiration sans borne !

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