runes

  • Le domaine de Tapio

    L’Orchestre philharmonique de Liège donnera cette semaine l’un des plus beaux concerts de la saison. Le programme n’est pas facile (Sibelius et Bruckner), mais les deux œuvres à l’affiche promettent de grands moments de musique. L’OPL sera placé sous la direction du formidable chef finlandais Petri Sakari avec qui j’ai eu la chance de travailler pour un « Dessous des Quartes » consacré à la première symphonie de Jean Sibelius.

    SAKARIPetrisibelius

    Ayant consacré une conférence à la Fnac la semaine dernière sur la sixième symphonie de Anton Bruckner, je me propose aujourd’hui de vous parler de la première œuvre qui figurera au programme de notre orchestre : Tapiola de Sibelius.

     

    Vous savez que j’ai une passion toute particulière pour Sibelius que je considère comme injustement méconnu (voir article sur la Nymphe des bois) et, sans doute, l’un des plus grands compositeurs de la première moitié du XXème siècle.

     

    L’ultime poème symphonique de notre compositeur date de 1926 et constitue l’aboutissement de son processus symphonique. Elle précède les trente années de silence qui caractérisent la fin de sa carrière de compositeur. Tapiola, c’est le domaine du dieu Tapio qui règne sur les forêts dans l’épopée nationale finlandaise, le Kalevala. Afin que le propos soit clair, Sibelius place en préface de sa partition les quelques vers suivants :

     Là, s’étendent du Nord les vieilles forêts sombres,Mystérieuses en leurs songes farouches ;Elles abritent la grande Divinité des bois,

    Les Sylvains familiers s’agitent dans leurs ombres.

    forêt finlande

     

     

    Outre ce texte « impressionniste » décrivant une ambiance plus qu’une action, il n’est pas inutile de dire un mot du Kalevala.

    lemminkainens_motherLemminkainen et sa mère

    Texte hybride rassemblé par Elias Lönnrot, folkloriste et médecin, au milieu du XIXème siècle, le Kalevala est le résultat de récits populaires anciens qui viennent de toutes les régions de la Finlande. Composé de 23 000 vers, il est, en principe, récité par deux bardes qui se placent face à face. Ils s’accompagnent parfois d’une harpe  (écoutez le poème symphonique le Barde du même Sibelius) et adoptent une déclamation lente et redondante. En effet, chaque barde reprend le dernier vers énoncé par son collègue avant de poursuivre. Cette disposition particulière rend la traduction française malaisée et sa lecture fastidieuse. Les redondances et répétitions fréquentes chez Sibelius viennent de cette manière poétique.

    bardes kalevala

    Mais ce n’est pas tout. La langue finnoise, qui n’est pas de la même branche que la nôtre, possède des particularités étonnantes. Elle utilise beaucoup le principe des affixes (pré,-in ou post). Ce système permet de nommer des états transitoires en un seul mot. Le français doit utiliser les périphrases (« je suis en train de sortir de la maison », par exemple) là où le finnois le dit en un seul mot muni de ses affixes. Pourquoi évoquer tout cela ?

     

    Tout simplement, l’oeuvre de Sibelius est l’illustration de ces procédés en musique. Le modernisme de l’harmonie n’est donc pas le résultat d’une désintégration du système tonal, mais d’une vision radicalement différente du langage, de la pensée et du temps. Chaque superposition sonore est en mouvement permettant ces dissonances étranges et ces couleurs parfois attribuées à tort à l’influence de Debussy.

     

    Les mélodies sont souvent courtes et condensées. Elles sont « runiques » (petites séquences très typées et fondamentales à l’image des runes de la mythologie nordique, lois élémentaires).

    Tapiola

     

      

    Observons la première page de la partition d’orchestre (même si vous ne lisez pas la musique, suivez les flèches). On constate d’emblée un orchestre bien fourni, utilisant toutes les ressources instrumentales au profit de la variété des timbres. Les bois sont en haut de la page, les cuivres et timbales au milieu et les cordes en dessous. La pièce débute par un mystérieux roulement de timbale. Immédiatement après, les cors tiennent une longue note pendant que le thème runique rudimentaire mais d'une rare efficacité se déploie aux cordes. Interrompu par le retour de la timbale et l’entrée des trompettes, les vents donnent alors un prototype des accords transitoires qui se prolongent aux bois. Ce procédé crée un système de strates sonores en perpétuel devenir. Enfin, comme les bardes face à face, les cordes reprennent le thème runique sous la tenue des cors.

     

    Je ne ferai pas, dans le cadre de ce blog, une analyse complète de la partition. Ce sont ces procédés uniques qui font le style de Sibelius. Pendant la vingtaine de minutes que dure cette musique, nous entendrons les harmonies les plus inouïes, les sonorités les plus inattendues. Tour à tour, le temps se fera pressant ou, au contraire immobile, créant l’une des plus sublimes poésies que l’art musical nous a laissé. Le sentiment de perfection et d’équilibre qui nous bouleverse à la fin du mouvement n’a d’égal que l’impression de participer à la tragédie du monde avant même l’apparition de l’homme.

     

    Vous l’aurez compris, on dépasse, et de loin, le simple effet descriptif du dieu de la forêt. C’est une vision pénétrante du monde, de la nature et du temps qui semble comme figé au plus profond de l’âme de Sibelius et bien au-delà du Kalevala.

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