rythmes

  • Ars nova



    Après la mort de saint Louis, une réaction anti-idéaliste se manifeste dans les mœurs et dans les arts. Ce n’est pas moins que l’idéal courtois du Moyen-âge qui semble remis en cause. L’époque qui s’ouvre est celle des ruptures décisives, économiques, sociales, politiques, religieuses, philosophiques et, logiquement, artistiques. Temps troublés par les révoltes paysannes, la grande peste noire qui ravage sensiblement la moitié de la population européenne, la terrible Guerre de Cent ans qui oppose les français et les anglais, la crise économique terrible et sans précédent de 1306 qui provoque émeutes et révoltes à travers l’Europe, enfin la séparation de l’Église romaine avec l’installation des papes à Avignon font du XIVème siècle un âge profondément troublé. Pourtant, et c’en est sans doute l’une des conséquences, de grandes et positives transformations du monde sont en gestation.

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    Palais des papes à Avignon




    L’observation des arts est, comme souvent, la clé de la compréhension du nouveau monde qui va éclore et annoncer la fin du Moyen-âge et le début de la Renaissance. Les arts deviennent plus réalistes (voir le billet d’hier) et plus savants. Les langues vernaculaires semblent affirmer leur prépondérance et leur originalité, révélateurs d’une culture individuelle. Le profane semble parfois dépasser le sacré ou l’envahir. Enfin, et ce n’est pas une moindre chose, l’artiste découvre sa vocation subversive. L’esprit nouveau se manifeste partout. En musique, il se délecte d’un goût pour la complexité, pour l’autonomie de la musique face au texte, pour l’intellectualisation de la nouvelle théorie de la musique. Toutes ces tendances trouvent leur expression dans le fameux traité attribué au chanoine Philippe de Vitry, futur évêque de Meaux, intitulé : Ars nova musicae (vers 1325). Les musiciens qui évolueront dans le giron de ce traité qualifieront leur travail d’Ars nova, terme qui reste aujourd’hui bien utile pour définir cette période extrêmement riche de la musique.

    Pourtant, cette nouvelle esthétique, comparable en partie à celle qui animera le début du XXème siècle, ne satisfait pas tout le monde. Protestant contre les techniques modernes jugées inadéquates aux fonctions sacrées, le pape avignonnais Jean XXII éditera une bulle (1324-1325) condamnant l’Ars nova comme Jdanov le fera dans les années de purges en 1934 et en 1947 en URSS. Qu’est-ce donc que cet art subversif susceptible de créer tant de remous dans le monde? Tentative de réponse.

    Le foyer de l’Ars nova est la France. La musique italienne en subit l’influence mais évolue de façon différente. Quant à l’Angleterre, elle est insensible à l’évolution française. Sur le plan technique, l’Ars nova se caractérise par l’émancipation du rythme et l’affirmation d’un sentiment harmonique.

    Ce sont les progrès de la notation qui ouvrent de nouvelles perspectives. On constate que les signes musicaux, de plus en plus précis, permettent des inventions, des notions plus subtiles encore. Il s’ensuit une complexité théorique qui donne aux rythmes d’un morceau des éléments comme des syncopes (prolongation des temps faibles), des décalages entre les voix, des hoquets ( alternance rapide des voix dont le décalage fait se correspondre tour à tour les notes et les silences), de la polyrythmie (qui consiste à jouer simultanément deux ou plusieurs parties rythmiques de portées différentes dont les débits de notes ne sont pas multiples l’un de l’autre), des augmentations (allongement des valeurs de notes sur un même motif) et des diminutions (diminution des valeurs de notes sur un même motif). Cette dimension rythmique inédite insuffle une vie à la polyphonie parfois figée dans un hiératisme traditionnel. À l’image de la peinture qui cherche à structurer ses tableaux tant dans le plan que dans la profondeur, cette variété rythmique nouvelle permet de traiter les sujets de manière plus réaliste, plus sensuelle. Utilisées de manière sentie, ces palettes nouvelles permettent, loin des traités intellectuels, une expressivité inouïe.

     

    Tempus perfectum Prolatio maior 9/8 Circle with dot: 1 brevis equals 3 semibreves or 9  minims
    Tempus perfectum Prolatio minor 3/4 Circle without dot: 1 brevis equals 3 semibreves or  6 minims
    Tempus imperfectum Prolatio maior 6/8 Semicircle with dot: 1 brevis equals 2 semibreves  or 6 minims
    Tempus imperfectum Prolatio minor 2/4 Semicircle without dot: 1 brevis  equals 2 semibreves or 4 minims



    En même temps, la conscience du sentiment harmonique se développe ou se confirme car dès le XIIIème siècle, on avait pris l’habitude d’altérer certaines notes pour éviter certains intervalles inacceptables (la quarte triton, par exemple, jugée tellement dissonante qu’on la nommait le « Diabolus in musica »). La pratique ancienne de ces altération restait assez confuse et le siècle de l’Ars nova va permettre de codifier et de cerner les cadres d’application de ces usages pour le moins surprenants. Toute la théorie des altérations et des prémices de l’harmonie sont rassemblés sous le terme de « Musica ficta ».

    La première raison concerne justement le « Diabolus in musica » qui est interdit et doit donc être évité coûte que coûte. Ainsi, lorsque, dans deux voix simultanée, le fa s’associe au si, donnant ainsi l’intervalle que quarte augmentée dont la contenance de trois tons est une dissonance inadmissible, le si devient bémol pour restaurer la quarte juste. Le même procédé se fait lorsque un si est associé à un fa en créant une quinte diminuée, le fa devient dièse pour restaurer la quinte juste. On découvre là, pardon pour ce paragraphe très technique, l’origine de nos premières altérations dans le cycle des quintes vers les bémols (si, mi, la, ré, sol, do, fa) et vers les dièses (fa, do, sol, ré, la, mi, si) à la base de tout notre système tonal.

    La seconde raison concerne les fins de phrases ou les fins de sections. Le caractère conclusif est renforcé par l’altération de l’avant dernière note qui est attirée par la dernière. L’attraction ne peut s’opérer qu’avec l’espace d’un demi-ton entre ces deux dernières notes. Ainsi, l’avant dernière note, celle qui est attirée par la dernière et qui est à un intervalle de demi-ton de la finale est nommée la sensible. Là aussi, dans l’environnement des modes ecclésiastiques immuables, ces altérations font figure d’avant-garde et annoncent le système tonal (et ses gammes) à venir. Mieux que cela, lorsque ces altérations de sensibles sont placées, non pas en fin de phrase, mais entre un antécédent et un conséquent, on atteint alors le principe, encore bien plus moderne, de la modulation.

     




    La conséquence directe de ces pratiques désormais codifiées dans les traités est que les fameux modes ecclésiastiques sont profondément bouleversés et qu’il se dégage alors un mode de do (ut) qui va s’imposer pour, à terme, devenir notre gamme de do majeur. Cependant, aucune théorie de la « Musica ficta » n’est exhaustive car des sons pouvaient également être altérés en fonction d’un sentiment esthétique irrationnel. Les théoriciens reconnaissaient eux-mêmes la légitimité des altérations « causa pulchritudinis » (pour raison de beauté).

    Ce n’est pas encore tout. L’Ars nova va ajouter à la polyphonie vocale une partie supplémentaire appelée « contraténor ». D’abord de même tessiture que la voix de ténor avec laquelle il se croise sans cesse, il se stabilise bientôt sous le ténor (basse-contre). Si l’écriture est absolument polyphonique, on ressent bien souvent l’impression, ce n’est qu’une illusion,  d’une mélodie accompagnée lorsque les voix, sauf une, sont tenues par des instruments de musique dans des pièces comme les ballades et les virelais.

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    Une page du Roman de Fauvel, Bibliothèque nationale de France, vers 1315




    Si les débuts de l’Ars nova se font sentir avec le magnifique manuscrit enluminé du Roman de Fauvel, grand poème satirique des Gervais du Bus composé entre 1310 et 1314 (Fauvel est un animal symbolique qui incarne tous les défauts de société française corrompue sous Philippe le Bel, F= Flatterie, A= Avarice, U= Vanité, V= Vilénie, E= Envie et L= Lâcheté) et contenant un grand nombre de motets, de rondeaux, de ballades et de virelais, on peut également attribuer à Philippe de Vitry et à Jehannot de Lescurel, dont le rondeau à 3 voix « A vous, douce débonnaire » représente vraiment la transition entre le classicisme du XIIIème siècle et l’Ars nova.

     



     



    On comprend mieux ce que l’Ars nova a de déstabilisant pour le monde du XIVème siècle. Le pape, Jean XXII, sollicité par certaines autorités ecclésiastiques, rédige en 1324-1325, la Décrétale « Docta sanctorum patrum » dans laquelle il fustige ces innovations et leurs conséquences : « ils mettent toute leur attention à mesurer les temps, s'appliquent à faire les notes de façon nouvelle, préfèrent composer leurs propres chants que chanter les anciens, divisent les pièces ecclésiastiques en semi-brèves et minimes ; ils hachent le chant avec les notes de courte durée, tronçonnent les mélodies par des hoquets, polluent les mélodies avec des déchants et vont jusqu'à les farcir de « triples » et de motets en langue vulgaire ».

    Cette bulle resta cependant sans effet et le pape en prit son parti puisqu'il finit par témoigner à Philippe de Vitry son estime en le comblant de bénéfices et en l'invitant à Avignon. La porte était ouverte au grand génie de ce siècle, Guillaume de Machaut (vers 1300-1377) dont je parlerai bientôt.

    À suivre…

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