salvatore rosa

  • Salvatore Rosa



    On le sait, les Années de pèlerinage de Franz Liszt vont bien au-delà d’une simple explosion de virtuosité pianistique. Les trois années, une première en Suisse, basée surtout sur les évocations de la sublime nature, les deux dernières en Italie centrées d’abord sur les merveilles de la poésie et de la peinture, puis sur une dématérialisation musicale quasi mystique, furent composées sur un laps de temps très grand. Pas surprenant, dès lors, qu’elles reflètent à elles seules l’évolution extraordinaire de cet homme romantique dont l’universalité doit encore être reconnue par des mélomanes frileux parfois bloqués par de vieilles images réductrices.

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    Franz Liszt en 1858




    C’était, de fait, tout mon propos lors des deux conférences de la semaine dernière. Et dans le lot exceptionnel de ces vingt-six pièces pour piano, toutes mériteraient de nombreux commentaires. C’est pourtant l’une des plus brèves et des plus simples que j’ai choisi de mettre en perspective aujourd’hui dans la rubrique « Correspondances ». Liszt était très sensible à toutes les formes d’art. La poésie le faisait véritablement vibrer et les sonnets de Pétrarque, en particulier, trouvaient en lui une résonnance exceptionnelle. Mais le compositeur savait aussi se mettre en retrait par rapport à ce qu’il estimait ne pas avoir besoin à interpréter. L’exemple le plus génial est cette attitude qu’avait Liszt de jouer en récital des œuvres de ses collègues, anciens ou modernes et d’ainsi favoriser leur diffusion. Homme résolument moderne, il avait conscience que son rôle était aussi celui de révéler les chefs-d’œuvre d’autrui (Bach, Mozart, Beethoven, Schumann, Chopin, …).

    Mais il était aussi très attiré par le répertoire populaire. On sait même qu’avant l’apparition des premiers ethnomusicologues, Liszt avait répertorié ce qu’il pensait être le répertoire populaire hongrois, ce que finalement, Bartók et Kodaly reconnaîtront comme les musiques tziganes de Hongrie. Pas surprenant non plus, donc, qu’il ait été impressionné par cette chanson très populaire italienne, « Vado ben spesso » que jadis on attribuait au fantasque Salvatore Rosa. Cette chanson prend donc place, sans fioritures et sans développement, au cœur même de cette Deuxième année de pèlerinage.

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    Salvatore Rosa, Autoportrait (1645)

    avec l'inscription « Tais-toi, à moins que ce tu as à dire vaille mieux que le silence » qui était sa devise.




    « Salvatore Rosa (1615-1673) a eu de nombreux visages: peintre et sculpteur, poète et satiriste, philosophe et dramaturge, musicien et fondateur de l'Académie des Coups-de-poing, amateur d'alchimie, escrimeur habile et brigand des Abruzzes. Et nombreux aussi ont été les masques endossés par cet artiste napolitain aux multiples talents: brigand, gentilhomme arrogant et prétentieux, sévère et désenchanté comme un stoïcien, laïque et sans scrupules comme un "philosophe" avant la lettre.

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    S. Rosa, L’ombre de Samuel apparaissant à Saül chez la pythonisse d’Endor, 1668




    La multiplicité d'âmes et de talents de Rosa, trop rapidement ramené par la critique à un peintre de genre, frappa les imaginations romantiques et lui procura une immense notoriété entre le 16ème et le 17ème siècle. "Très aimé des romanciers, surtout des femmes" disait de lui John Constable. Comment mieux dire que les admirateurs de Rosa n'étaient pas des critiques et des étudiants -des gens rassis- mais des raconteurs et des inventeurs d'histoires, pour la plupart des femmes, en tout les cas des gens à l'imagination débordante. » (Noël Pécout, Salvatore Rosa, ancien poète tire l’épée dans les broussailles, Blog Le Monde, le 8 septembre 2010)



    Vado ben spesso
    cangiando loco;
    ma non so mai
    cangiar desio.

    Sempre l'istesso
    sara' il mio foco
    e saro' sempre
    l'istesso anch'io.

    vado ben spesso
    cangiando loco;
    ma non so mai
    cangiar desio.



    (Je change bien souvent d’endroit, mais je ne peux pas changer mon désir. Mon feu sera toujours le même et je resterai toujours moi-même. Je change bien souvent d’endroit, mais je ne peux pas changer mon désir).




    Mais voilà, le romantisme avant la lettre du personnage de Rosa avait fasciné Liszt. Y trouvant l’essence du héros romantique, de l’esprit universel, il n’avait pas remarqué qu’une mélodie de ce type ne pouvait évidemment pas dater du XVIIème siècle. On sait depuis que ce n’était pas Salvatore Rosa qui avait composé cette poésie ni même sa musique, mais Giovanni Bononcini (1670-1747).

    Né à Modène (Italie) le 18 juillet 1670 dans une famille de musiciens, Giovanni Bononcini est orphelin de mère à sept ans et de père à huit ans. Ce dernier, Giovanni Maria (1642-1678), a tout de même pu initier son fils à la musique, étant lui-même compositeur et musicien à l’église de Modèle. Cela permet à Bononcini et à ses deux frères de profiter d’une assez bonne réputation de musiciens.

     

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    Giovanni Bononcini




    Après avoir pris des leçons avec Giovanni Paolo Colonna à Bologne, il publie ses premières œuvres à 15 ans. En 1692, Bononcini part à Rome où apparaissent ses premiers opéras. À Vienne (1699), il est nommé compositeur de la cour. Il effectue, en 1702 et en 1704, deux séjours à Berlin, invité par la reine Sophie-Charlotte. Il traverse l’Europe : Londres, Paris, Lisbonne peut-être,... Dans la capitale anglaise, il rivalise avec Georg Friedrich Haendel, soutenu par de grandes familles qui en profitent pour s’opposer au favori du roi. Mais après un ultime conflit avec Haendel et la mort de son protecteur, il quitte définitivement l’Angleterre pour la France (1733), où il sera victime d’une escroquerie, puis reprend ses errances à travers l’Europe. Il meurt à Vienne, le 9 juillet 1747. Il est de nos jours tombé dans un oubli relatif, mais a jouit pendant une bonne partie de sa vie d’une excellente réputation.





    Toujours est-il que dans le recueil des Années de pèlerinage, la Canzonetta dite de Salvatore Rosa occupe une place merveilleuse à proximité des chefs- d’œuvre que sont les sonnets 47, 104 et 123 de Pétrarque. Un moment de pur bonheur.

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