scherzo n°2

  • Gide et Chopin




    Et puisque mes propos de ces jours-ci me ramènent à Chopin, pourquoi ne pas faire un zoom sur ce merveilleux Deuxième Scherzo op. 31 du compositeur polonais avec les propos éclairés et sans doute un peu iconoclastes d'André Gide ?

    André Gide était un excellent pianiste, grand admirateur de Frédéric Chopin. Ses écrits sur la musique, surtout sur Chopin d’ailleurs, sont rassemblés, je vous en ai déjà parlé, dans un petit ouvrage édité chez Gallimard intitulé Notes sur Chopin. Le texte qui suit est assez exceptionnel car il s’agit de la transcription textuelle d’une leçon de piano qu’André Gide a donnée à la jeune pianiste Annick Morice en janvier 1951, soit un mois avant sa mort. Cette leçon a été filmée et figure dans le film que Marc Allégret à consacré au fameux auteur.

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    André Gide au piano



    La citation de ce passage n’est pas la leçon complète, mais la dernière séquence dans laquelle Gide montre tout d’abord son attachement à un jeu pianistique romantique en s’opposant à la technicité des modernes. Il cite deux Rubinstein, l’ancien et le moderne… il s’agit d’Anton Rubinstein (1829-1894), créateur, entre autres, du Concerto n°1 de Tchaïkovski et d’Arthur Rubinstein (1887-1982), que nous considérons aujourd’hui comme l’un des plus grands interprètes de Chopin (mais peut être pas dans le deuxième Scherzo !).

    Rubinstein, A et A.jpg

    Anton Rubinstein à gauche et Arthur Rubinstein à droite. Les deux hommes n'ont aucun lien de parenté.



    Ensuite, j’ai placé cette séquence parce qu’elle souligne bien la différence de perception que nous avons entre la musique et les arts iconographiques. Pour la première, l’interprète est essentiel, pour l’autre, l’œuvre se présente à nous sans intermédiaire… à condition d’être en présence de l’œuvre originale elle-même. 

    « J’ai un souvenir encore bien plus ancien que celui de Paderewski. J’ai le souvenir de Rubinstein.

    - De quel Rubinstein parlez-vous ?


    - On l’appelait le grand Rubinstein à ce moment là. Je ne sais pas quelle parenté il peut avoir avec le Rubinstein qui est devenu célèbre aujourd’hui, qui est un virtuose remarquable. Il passait pour le fils de Beethoven. Il s’était un peu donné la tête de Beethoven. Il lui est arrivé de se présenter au public dans un état de demi-ébriété assez inquiétant. Mais enfin, quand il était au piano, il était prodigieux. Je crois qu’il ferait presque sourire les virtuoses d’aujourd’hui. Car je n’ai pas du tout l’impression qu’il ait été lui-même un virtuose, un acrobate ; mais il avait ceci de particulier, il avait l’air au fur et à mesure d’inventer, de découvrir le morceau avec vous. Et c’était comme une explication du morceau, on le suivait. Il a donné… Quel âge pouvais-je avoir, une douzaine d’années ? … Ma mère, à ce moment soucieuse de mon éducation, me fit entendre une série de concerts qu’il a donnés sur l’histoire de la musique. Mais quand on est arrivé à Chopin, ma mère a mis le holà, sous prétexte que Chopin était de la musique « malsaine » et je n’ai pas entendu le concert sur Chopin. Mais j’ai entendu quand même quelques morceaux. Il était prodigieux, n’est-ce pas… Si par exemple, dans le petit rondo de Beethoven (il joue), il le découvrait. Il est très long, il est trop long. Il le découvrait peu à peu, et si long que fût le morceau, on éprouvait la sensation de s’avancer en terrain connu chaque fois. C’était une chose merveilleuse. Mais je reviens à Paderewski et la manière dont il interprétait ce Scherzo, je me souviens en particulier du milieu de ce morceau que vous allez pouvoir m’indiquer.

    (Elle joue)

    - Oui cette note du fa dièse n’avait pas du tout l’air de faire partie, venait comme pour faire paysage d’une façon inattendue. C’était d’une évocation extraordinaire. Et au moment de la modulation, quand il passe d’abord sur le sol dièse et ensuite sur le la, c’était un ravissement incomparable, n’est-ce pas. Oui, mais tout cela c’est de l’histoire ancienne, n’est-ce pas.

     

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    Je ne l’ai pas entendu depuis, ou je l’ai entendu par le nouveau Rubinstein. J’avoue que l’on n’y reconnaissait plus rien. Je n’y reconnaissais plus rien tout au moins. C’était joué avec une telle rapidité, qu’on ne pouvait qu’applaudir, comme un tour bien exécuté, un acrobate qui fait un saut périlleux, un triple saut périlleux. Je crois que l’étonnement dominait beaucoup le ravissement, n’est-ce pas. C’est tout de même le ravissement qui est important là-dedans, n’est-ce pas. Oui.




    Qu’est-ce que je vous dirais pour cela ? Il y a une chose à quoi j’ai pensé ensuite. Songez-vous à cette chose extraordinaire : ce que serait la peinture si, de même que pour la musique, on avait besoin pour voir la Joconde, ou les Disciples d’Emmaüs, ou les Noces de Cana, ou n’importe quoi, interprété par quelqu’un. Voyez-vous le programme ? M. Untel à huit heures du soir interprétera l’Embarquement pour Cythère. C’est ahurissant. Il n’y en aurait pas deux pareils. Comment ? Vous n’avez pas entendu l’Olympia interprétée par… C’est inimaginable. Vous me direz qu’au théâtre, il y a des interprétations de ce genre, mais c’est autre chose quand même. Ici, voilà.

    La musique de Chopin a ceci de très perfide. C’est qu’il y a évidemment une partie prodigieusement brillante, pour le concert, et que Chopin a dû sacrifier, même pour des raisons presque matérielles, une partie de son génie à des pièces orchestrales, enfin pour le public ; mais il y a un Chopin intime qui est celui qui me paraît intéressant, qu’on ne connaît pas ».


    On est en droit de se demander ce que Gide aurait pensé de l'interprétation toute en finesse et en subtilité de Krystian Zimerman...

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