schopenhauer

  • Mahler panthéiste (4)



    Lorsque la voix des anges s’est tue, à la fin du cinquième mouvement de la Troisième symphonie de Gustav Mahler (voir les trois billets Mahler panthéiste qui précèdent), le final peut commencer. Final bien étrange, d’ailleurs, puisqu’il est le premier véritable grand adagio du compositeur. Entre vingt minutes pour les plus rapides et vingt quatre pour les plus lents, cette immense et sublime pièce nous emmène bien loin, dans le premier adieu au monde que nous propose Gustav Mahler.

     

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    Gustav Mahler en 1898



    Il est vraisemblable, d’après Henry-Louis de La Grange, spécialiste de Mahler, que cet adagio, Langsam, Ruhevoll. Empfunden (Lent, calme. Profondément senti) ait été esquissé dès l’été 1895 avec son titre définitif, Ce que me raconte l’amour. Mahler semble être l’un des premiers compositeurs après la Symphonie pathétique (n°6) de Tchaïkovski à finir par un mouvement lent. Il nous propose ici l’un des moments les plus inspirés de toute sa production.

    Ah l’amour ! En voilà un sujet bien complexe et éternel ! Lié absolument à l’être humain, il parait, pour les hommes romantiques (et les autres) révéler une des clés de l’existence humaine. En effet, les spiritualités semblent se rassembler sur un point, celui de proposer l’amour comme un véritable leitmotiv de l’existence. Si on ajoute, aux traditions religieuses occidentales, les grandes influences du bouddhisme (même christianisées) sur le XIXème siècle et ses conséquences dans le monde philosophique, on peut affirmer sans trop de risque de se tromper qu’il s’établit une pensée où Amour, Renoncement et Plénitude vont de pair. Car la question est bien là : Que cherche l’homme sur cette terre ? La réponse semble être la Plénitude. Mais l’accession à celle-ci ne peut véritablement se réaliser qu’en répondant à d’autres questions plus basiques encore et qui sont à l’origine de toutes les œuvres de Mahler : Qui suis-je ? D’où viens-je ?  Où vais-je ? Ces classiques de la pensée humaine constituent, qu’on le veuille ou non, les bases de tout un système de pensée qui engendra un jour lointain les spiritualités. L’homme, pour atteindre à cette plénitude à laquelle il aspire doit donc avant tout répondre à ces questions. Chez Mahler, la réponse fournie par la Troisième symphonie est la même pour les trois questions : la Nature.

    Mais ce qui est frappant chez Mahler, c’est de constater qu’en fonction de son évolution personnelle, il y répond de manières diverses. Cette transformation se fait sentir à travers ses symphonies. Nous, qui nous posons les mêmes questions, pouvons bien comprendre les parcours de Mahler. Ainsi, cet adagio propose la solution de l’Amour avec un A majuscule. Car la Nature de cet Amour là est de l’ordre de l’universalité. Il faut à l’homme parvenir à englober une empathie complète vis-à-vis de la Nature (telle qu’évoquée dans les mouvements précédents) pour atteindre à cette plénitude. Parvenir à fusionner complètement avec le cosmos, voilà le programme final de cette troisième symphonie.

     

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    Première édition de la Troisième symphonie.



    Mais pour quelle Plénitude ? En examinant de près tout le parcours des hommes, on se rend compte que l’entrave existentielle est le temps, mortifère par excellence. Il crée l’angoisse et les fameuses questions évoquées plus haut qui, indéniablement sont liées au temps. Éliminer le temps, c’est abolir l’angoisse et trouver enfin la plénitude. Alors pour accéder à cette intemporalité, toutes les spiritualités du monde ont proposé l’Amour comme clé absolue. Aimer absolument, voilà le programme. Facile diront certains… ! Mais attention, l’Amour absolu est le résultat du Renoncement total au monde, lui aussi. Comment, d’ailleurs pourrions-nous accéder au non temps sans renoncer au monde ? Ce renoncement, présent lui aussi dans bon nombre de religions, implique un renoncement à la vie car c’est au-delà que s’apaisent les angoisses du temps et que la plénitude doit surgir. N’est-ce pas là, sous diverses formes plus ou moins déguisées, les propos de bon nombre d’opéras de Wagner ?

    Et c’est seulement dans le renoncement total que pourra s’ouvrir (comme pour Parsifal) l’éternité pleine, la fusion avec le Nature ou le Cosmos, aboutissement du panthéisme. C’est le programme de ce dernier mouvement de la gigantesque symphonie, de métamorphoser l’homme par l’Amour, qui trouvera sa réalisation musicale par le gigantesque gruppetto représenté ci-dessous.

     

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    « Ce que me raconte l’amour » est donc une vision formidable de l’ailleurs et de l’éternité qu’il faut atteindre par une longue progression psychologique. Tout le mouvement en ré majeur, tonalité enfin lumineuse, tend, en plusieurs étapes, vers l’apothéose du grand thème, ultime transformation du thème initial de la symphonie. Il semble évident que l’ombre de Parsifal plane encore sur l’œuvre et que, comme je le mentionne plus haut, tant l’esprit que la forme en utilisent les principes moteurs. En gros, trois étapes sont nécessaires pour atteindre la plénitude ultime.

     

     



    La première est l’énoncé, presque murmuré du grand hymne presque mystique. Il s’élance doucement comme une musique religieuse, tendre, chaud dans ses sonorités des cordes. Mahler avait indiqué, en marge de sa partition : « La roue d’Ixion des apparences s’est enfin arrêtée ». Il signifiait alors l’arrêt des désirs terrestres et de l’attrait des apparences pour enfin accéder à l’essence des choses. (pour des informations sur le supplice d’Ixion : http://www.educnet.education.fr/louvre/morphe/ixion.htm)

     

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    Supplice d'Ixion, Vase grec (vers 330 ACN)



    "Ainsi le sujet du vouloir ressemble à Ixion attaché sur une roue qui ne cesse de tourner, aux Danaïdes qui puisent toujours pour emplir leur tonneau, à Tantale éternellement altéré". Schopenhauer, le Monde comme volonté et comme représentation.




    Et c’est bien ce que l’on ressent enfin, un calme irréel, une vérité de la musique dans toute sa simplicité, sorte d’échelon qui nous rapproche de la lumière éternelle. C’est là que se trouve la force suprême de l’Amour. À plusieurs reprises, on frôle le silence. Les plus attentifs entendront que le thème initial, le récit du trombone, si émouvant dans le premier mouvement est encore là, par bribes.

     

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    Les tonalités et les timbres se font progressivement plus sombres, on touche à nouveau aux tonalités mineures, do mineur, puis ré mineur. L’orchestre semble nous souffler à l’oreille que la première étape vers la lumière, c’est la mort, celle qui nous détache du temps et libère l’homme de ses fardeaux. Les couleurs si proches de ce que Mahler placera dans ses terribles Kindertotenlieder (Chants des enfants morts) nous effleurent et nous bouleversent.

     

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    Motif qui annonce les Kindertotenlieder



    Mais l’hymne reprend le dessus, plus affirmé, le premier échelon est franchi. Le mysticisme se teinte d’une forte mélancolie. Le renoncement est alors évoqué. Pas facile de renoncer aux apparences du monde. Le violon solo, suivi de la flûte évoquent la solitude de l’homme face à ces questions. Variations, comme une danse et le temps de l’homme semble revenu au premier plan. Il faut de nouveau tout recommencer. La musique s’agite, se dramatise, et, des cuivres, sort un grand thème contre carré par les timbales. Tragédie du premier mouvement et abattement soutenu par le motif du destin… Silence !

     

     



    On repart par les cordes, on se relève, on cherche l’issue et la deuxième réponse ne tarde pas à arriver, il s’agir de la proclamation de l’Amour, par le gruppetto de Parsifal évoqué plus haut. Sous son impulsion, c’est une libération, le temps devient espace et le grand thème mystique nous emmène vers le haut. Moment de compréhension totale de l’univers, il débouche sur une jubilation formidable, vite teintée, une dernière fois, des doutes dans un ultime climax négatif.

    Tout renait enfin par la flûte solo, dernière condition au Renoncement et à l’Amour, l’acceptation de la solitude. Alors la musique redevient mystique et entame un énorme crescendo. L’hymne mystique réapparait et intègre le gruppetto de l’Amour. Il nous entraine vers le dernier échelon. On achève l’immense ascension, remplis de cet Amour fantastique, bouleversant ! Et la coda, en pleine contemplation peut commencer. Puissante, ré majeur de lumière et de force. L’espace s’ouvre à nous et les angoisses sont dissipées. Rarement musique aura pu aller si loin dans le sentiment de liquider le temps, et avec lui, toutes nos angoisses. On y ressent la plénitude tant attendue, celle de la fusion entre le grand thème du Cosmos, celui du début qui, dans une dernière métamorphose, nous accueille avec force. Comment, aux derniers moments, ne pas, nous aussi, nous mirer dans cette extraordinaire plénitude que Mahler ne retrouvera plus jamais ?

    Avec cet extraordinaire dernier mouvement, Mahler réalise ce que Schopenhauer attribuait à la musique, cette capacité à s’extraire de la médiocrité de l’existence. On sait que parmi les arts, le philosophe allemand plaçait la musique dans un rôle supérieur qui lui conférait la possibilité de véhiculer l’essence même des choses à un degré plus élevé que les traditionnels Beaux-Arts. La musique, qui ne dit rien, la musique qui suggère, la musique qui ne fait que nous bouleverser, arrive, chez Mahler, à nous parler clairement de nous-mêmes, de nos passions, de nos craintes et de nos espérances. En suivant cette Troisième symphonie, comment rester insensible à ce parcours tellement humain à travers les méandres de l’âme. Mahler, conscient lui-même de l’immense portée de sa symphonie n’était pourtant qu’au début d’un parcours qui réservera encore beaucoup de surprises et de revirements. Comme la vie elle-même nous l’enseigne, la musique de Mahler abandonnera vite toutes ces certitudes ici offertes pour remettre le travail sur le métier et repartir à zéro. La Quatrième symphonie sera un nouveau départ, une table rase de toutes ces idées certes séduisantes, mais tellement liées à l’esprit romantique qui, au tournant du siècle, semblent peut-être désuètes.

     

     

    Un superbe cadeau pour l'été, la formidable Troisième symphonie dans son intégralité dans la version live (2010) du Royal Concertgebouw d'Amsterdam dirigé par M. Jansons.

    Adagio final à partir de 1H 17min 4sec.

     

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    Désuetes ? Certes cela ne l’est pas, car les hommes se sont de tous temps posés les mêmes questions. Ils y ont trouvé des réponses liées à leur culture, leurs traditions et leur histoire. C’est une autre histoire qui débute avec le XXème siècle, c’est sûr, mais, au fond, les questions qui se poseront ne pourront jamais qu’être de même nature. Ce sont les réponses qu’il faudra nuancer… jamais les questions !


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