senar

  • Senar 1935-1936

    Voilà un titre en forme d’énigme… Non, il ne s’agit nullement d’une arme secrète d’avant-guerre ni d’un système de communication ultramoderne… ! Senar désigne tout simplement une villa !

    À l'automne de l'année 1930, à 57 ans, Serge Rachmaninov, qui n'aime rien tant que la vie de famille et qui voyage par obligation professionnelle, est fatigué, saturé de concerts et affecté par l'échec de son Concerto n° 4. Il décide alors de revenir en Europe où il se fait construire en Suisse une maison en bois dans la région du lac des Quatre-Cantons qu'il baptisera Senar de son prénom et de celui de sa femme Natalia et qui lui rappelle la maison de ses cousins. Il y est heureux, il compose, travaille au jardin et s'occupe avec tendresse de ses deux petits-enfants, Sophie Wolkonsky et Alexandre Conus.

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    Villa Senar

    Un peu moins de dix ans plus tard, la Seconde Guerre mondiale le surprendra plus tard aux Etats-Unis et l'empêchera de retourner en Europe pour revoir sa fille Tatiana qui vit en France. Il compose en 1941 sa dernière œuvre, les Danses symphoniques, une allégorie de la vie (le matin, le midi et le soir). Il achète une maison à Beverly Hills et au cours de sa dernière saison (1942-1943) il ressent les douleurs d'un cancer du poumon qui l'emporte le 28 mars 1943, à l'âge de 69 ans.

    Entre les deux époques, en 1936, le compositeur, fort du succès de sa Rhapsodie sur un thème de Paganini pour piano et orchestre sent ses forces compositionnelles lui revenir. Il se lance dans une Troisième Symphonie, en la mineur opus 44, la première œuvre symphonique depuis la fameuse Île des morts de 1909. Elle sera au programme de l’Orchestre philharmonique royal de Liège jeudi à Saint-Vith et Vendredi à la Salle philharmonique de Liège. En outre, je participerai à l’écoute comparée de la Troisième qui se déroulera au Foyer Eugène Ysaye de la Salle ce mercredi à 18H30 (entrée gratuite) en compagnie de Robert Coheur et de Jean-Pierre Rousseau.

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    L’œuvre, composée à Senar entre 1935 et 1936 témoigne de la dernière manière de Rachmaninov en annonçant clairement les Danses symphoniques. Et même si le style du compositeur est reconnaissable entre tous par ses séduisantes et somptueuses mélodies, par son harmonie particulière et une rythmique tout à fait personnelle, on ressent à l’écoute de ses chefs-d’œuvre une profonde émotion. Pour lui, la musique venait du cœur et devait toucher le cœur des auditeurs. C’est à chaque fois réussi.

    Les esprits chagrins auront beau jeu d’encore faire la fine bouche, de dédaigner Rachmaninov parce qu’il n’a pas cédé à l’esthétique atonale, parce qu’il est resté un grand romantique, l’un des derniers avec Richard Strauss, éloigné des préoccupations de Stravinsky et de Bartók et surtout parce qu’il était, entend-on parfois un trop grand pianiste pour être aussi un grand compositeur… Quelle ineptie ! Mais cette rumeur a aussi nui à Franz Liszt dont on redécouvre seulement maintenant la force de compositeur symphonique. Table rase de tout cela, l’art de Rachmaninov véhicule la vérité de l’homme qui est aussi la nôtre.

    Et comme toujours, l’œuvre est tragique, même si le combat ne semble pas perdu d’avance, il faut signaler le motif générateur de l’œuvre, ce « motto » qui débute le lento introductif et qui irriguera l’œuvre et qui ressemble encore à ce fameux « Dies Irae » obsessionnel qui travers la production entière de Rachmaninov comme un rappel de la mort, du destin de l’homme.

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    L’Adagio central, en deux parties distinctes, reprend ce thème cyclique au cor accompagné des harpes. Tout le lyrisme du compositeur peut alors se déployer par les violons avant d’englober toutes les forces orchestrales. Lorsque ces accents lyriques et douloureux cèdent la place à des rythmes plus énergiques, on pense à un scherzo à la manière de  Prokofiev, mais bientôt le chant réapparait et le violon solo véhicule cette émotion indicible.

    Le final est frénétique et évoque la musique populaire russe par sa rudesse. Petit à petit, le tempo ralentit et le thème « motto » revient aux trompettes, puis c’est le début d’une fugue. Le thème du Dies Irae se précise et dramatise alors l’ambiance. La fin retrouve l’esprit frénétique et brillant.

    Soulagé d’avoir terminé une si grande œuvre, Rachmaninov, qui manquait régulièrement de confiance en lui écrit à sa cousine : « Je bénis Dieu d’avoir été capable de la finir ! ». Épuisé, il cessera de composer quelques années tout en continuant inlassablement les concerts malgré un problème d’arthrite à la main droite qu’il tentera de soigner par une cure en 1936 à Aix-les-Bains.

    La symphonie mettra du temps à être adoptée par les chefs d’orchestre et les formations symphoniques. Créée le 6 novembre 1936 par l’Orchestre de Philadelphie dirigé par Leopold Stokowski, l’œuvre sera boudée par le public et les critiques. Rachmaninov, plein d’affection pour son œuvre, ironisera : « En faisant le compte des admirateurs de cette œuvre, j’ai réussi à relever trois doigts. Le premier pour Sir Henry Wood, le deuxième pour le violoniste Busch, et le troisième – je m’excuse – pour moi ! Quand j’aurai épuisé tous les doigts des deux mains, j’arrêterai de compter. Simplement, quand cela arrivera-t-il ? » 


     
     

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