siecle des lumieres

  • Tendresse…


    L’étude de la musique ou de l’art nous conduit souvent dans des domaines qu’on aurait pas imaginés. C’est là d’ailleurs l’une des richesses les plus précieuses de ces voyages. Ainsi, l’iconographie omniprésente dans l’art occidental, celle de la Vierge à l’Enfant, semble disparaître progressivement dans la seconde moitié du 18ème siècle. Les réflexions des encyclopédistes et les nouvelles manières de penser la foi seraient elles à l’origine de cette désaffection ou est-ce, tout simplement la substitution de Marie par la Maman au sens large ? Car c’est là l’un des rôles principaux octroyé à la femme… celui d’être une mère, aimante et protectrice des enfants, un carcan qui va enserrer la condition de la femme durant tout le 19ème siècle dans une forme aliénante de soumission et qui trouvera enfin son émancipation avec les féminismes.

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    Giovanni di Paolo, La Vierge de l'Humilité, Sienne, vers 1450



    Si ce laborieux parcours trouve ses illustrations les plus bouleversantes dans l’opéra, c’est que les artistes, sans échapper à leur temps pourtant, ont voulu montrer et désigner cette profonde et inhumaine inégalité. Souvent, les héroïnes y luttent de manière désespérée pour leur honneur et pour leur existence propre. Elles témoignent ainsi d’un long combat vers la reconnaissance et l’égalité. Qu’on se souvienne de Lucia, Amina, Norma, Gilda, Violetta, Tosca, Cio-Cio San, Liu et bien d’autres… toutes mortes.

    Vierge à l’Enfant désacralisée et transposée dans le cadre individuel, archétype de la protection maternelle rassurante, sans doute, le femme représente aussi la volonté d'offrir une image du bonheur, un bonheur qui se trouve désormais dans l’individualisme de la famille et plus dans le collectivisme de la chrétienté. N'est-ce pas là l'une des amorces majeures du romantisme? Les temps changent (sont changés) et les hommes (nous) sont (sommes) changés en eux (tempora mutantur et nos mutamur in illis), l’adage est bien connu. Voici l’explication du point de départ de la condition de la femme au 19ème siècle.

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    Giovanni Battista Salvi ( Il Sassoferrato) (1609-1685) Vierge à l'Enfant.



    « La tendresse maternelle devient à la fin du 18ème siècle un topos du portrait féminin, de même qu’elle fait partie, à la même époque, des passages obligés de la littérature romanesque. Le plus populaire chef-d’œuvre du genre est l’autoportrait d’Élisabeth Vigée-Lebrun avec sa fille (musée du Louvre, 1786), qui montre le double mouvement des bras de la mère protégeant sa fille et de l’enfant, enlaçant sa mère et posant sa main derrière sa nuque.

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    Élisabeth Vigée Le Brun, autoportrait avec sa fille, 1789



    Lors de son séjour parisien entre 1772 et 1777, Johann Friedrich August Tischbein (1750-1812) avait d’ailleurs pu côtoyer la célèbre portraitiste. L’iconographie traditionnelle des vierges à l’enfant ne semble plus être désormais une référence pertinente : c’est un amour purement terrestre et simplement humain qui réunit ici les personnages représentés. Ce portrait, par Tischbein de trois personnages féminins est aussi un portrait de famille, puisque le quatrième personnage, invisible mais essentiel, est le peintre, qui a représenté Sophie Müller, sa femme, et ses deux filles Caroline et Betty. Le regard de la petite fille du premier plan, dirigé droit vers le peintre, referme en réalité le cercle de la famille.

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    Tischbein, Portrait de Sophie Müller, femme de l'artiste et ses deux filles, 1792



    Dévêtue, les cheveux dénoués, la petite fille témoigne de l’intention du peintre de faire pénétrer le spectateur dans l’espace de l’intimité, cette sphère nouvelle que la littérature et la peinture de l’époque s’attachent à explorer. Dans une Europe nourrie de Rousseau, le sentiment qui fonde ici cette manière de donner à voir, de l’intérieur, la cellule familiale, c’est le bonheur, cette idée nouvelle en Europe. »

    Adrien Goetz, in L’invention du sentiment, catalogue de l’exposition au Musée de la Musique, Paris, 2002, p.82.

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