sol mineur

  • Une formule rare...


    Qui, si ce n’est Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), a autant voyagé dès l'enfance, parcourant les villes d’Allemagne, de France, d’Angleterre, de Hollande, d’Italie… et même de ce qui deviendra la Belgique, Liège et Bruxelles, d’abord, sur le chemin de Paris, Gand et Anvers ensuite de retour de Londres? Ces gigantesques périples dans l’Europe des Lumières prenaient certes du temps, on estime que chaque étape de 25 km prenait entre quatre et cinq heures. Il n’empêche, c’était une formidable opportunité pour ceux qui en avaient les moyens. Échanges et  connaissance rare pour l’époque des différentes manières de concevoir le monde… et, dans le cas de notre compositeur, apprentissage du monde, des arts européens et des nombreux styles musicaux dont il sera l’éclatante synthèse. Ce n'est qu'après le désastreux second voyage à Paris, où il perdra sa mère, que Mozart, excédé par les exigences, qui lui semblent démesurées, de l'archevêque Colloredo à Salzbourg, décidera de s'installer à Vienne définitivement... du moins pour la dizaine d'années qui lui reste à vivre.

    mozart,château sainte anne,quatuor avec piano,k.478



    En évoquant cet après-midi le menuet de la symphonie n°40 en sol mineur K. 550 (1788), me revenait à l'esprit que cette tonalité là avait, chez Mozart, une résonance particulière. Le rare et magnifique Quatuor avec piano en sol mineur K.478 en est une illustration peu illustrée. Arrêtons-nous donc un instant sur cette forme peu courante de la musique de chambre, le quatuor avec piano.

    La formule fut peu utilisée et Mozart donna d’emblée une puissance formidable au genre. Un violon, un alto, un violoncelle et un piano. La formation a pourtant de quoi séduire : un trio à cordes qui s’apparente aux registres d’un orchestre en réduction, un piano qui peut jouer le rôle d’un soliste comme dans un concerto ou celui d’un partenaire comme dans la musique de chambre. Forme hybride donc, le quatuor avec piano permet les qualités concertantes et l’intimité des petites formations. Mozart ne s’y est pas trompé et la musique qu’il écrit n’a rien de comparable avec celle de ses quatuors à cordes ou de ses quintettes. Le langage y est profondément original.

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    Michel Barthélemy Ollivier, la cour du prince de Conti écoutant le jeune Mozart
    Le Thé à l'anglaise dans le salon des Quatre-Glaces au Temple, avec toute la cour du prince de Conti écoutant le jeune Mozart. Toile de Michel Barthélemy Ollivier présentée au Salon de 1777. (Musée du Louvre, Paris.)



    Il faut rappeler que Mozart vit désormais à Vienne et qu’en octobre 1785, il travaille à son opéra les Noces de Figaro que Prague lui a commandé. On sentira d’ailleurs à de nombreux moments dans les deux quatuors qui adoptent cette formule (K. 478 en sol mineur et K.493 en mi bémol majeur), la trace des dialogues de l’œuvre lyrique et l’introspection qui émane de l’exploitation d’un sujet d’opéra aussi typique des « Lumières » et de la remise en cause des modèles de la société. Toujours est-il qu’ils constituent manifestement les premières pièces d’une commande par Hoffmeister (qui aura droit aussi à un quatuor à cordes en 1786), un frère maçon non aboutie d’un ensemble d’ouvrages.

    Le Quatuor revendique donc la tonalité de sol mineur, disais-je... mais seulement pour son premier mouvement ! On a toujours associé cette tonalité sombre aux œuvres tragiques de Mozart. Pourtant, sur toute la production du compositeur, seules quatre pièces l’adoptent (les Symphonies n°25 et n°40, le sublime Quintette K. 516 et notre Quatuor avec piano).

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    Et si nous sommes pris d’emblée à la gorge par le début de l’œuvre, puissamment dramatique, c’est sans doute parce qu’il aurait tout aussi bien été composé par Beethoven. Le trait du piano qui le suit directement est beaucoup plus souple et adouci. Pourtant, tout au long du mouvement, Mozart va véritablement hanter sa musique de ce motif puissant désormais décliné sous toutes ses formes.

     

    mozart,château sainte anne,quatuor avec piano,k.478

     

     

    Lorsqu’un étrange second thème survient, il déstabilise une rythmique bien ancrée et déploie d’étranges sortilèges où une douce mélancolie nous envahit. En cause, ces décalages typiques de l’esthétique « Sturm und Drang » qui semblent ignorer les barres de mesure. Poétique à souhait, il tranche considérablement avec la véhémence du premier. Opposition des contraires… comme deux personnages d’opéra… ou comme une étrange prémonition de la dualité humaine. La conclusion de cet énoncé se fait de manière presqu’euphorique malgré deux « mises en garde » dissonantes du premier violon.

     

    Mozart en 1789



    Le développement débute sombrement, puis, sous l’influence d’une nouvelle idée, se déploie en un contrepoint imitatif qui témoigne de la connaissance de Bach et des écoles polyphoniques (Mozart connaissait « son Clavier bien tempéré » et avait étudié en Italie avec le Padre Martini en Italie dans son enfance). Superbe dialogue d’une mélodie tout droit tirée d’un opéra imaginaire… mais qui ne peut empêcher le retour du thème dramatique… un peu comme un destin inéluctable. Si le piano occupe un rôle évident de soliste, les cordes ne sont pas réduites à un accompagnement insipide, au contraire. D’ailleurs, au moment ou la réexposition survient, elles contribuent à accentuer une tension dramatique intense. Enfin une grande coda vient affirmer encore plus fort notre premier thème, décidément expression du destin mozartien. La tonalité de sol mineur a encore frappé.

    Le contraste est inouï lorsque débute le deuxième mouvement, Andante, qui se convertit à une tonalité moins sombre, celle de si bémol majeur. Moment de formidable poésie et de douceur, cette « descente en soi-même » s’apparente aux mouvements lents des concertos pour piano. Le ton de la confidence et de rêverie va faire l’objet d’initiateur et, sous une forme binaire très simple, moment d’éternité qui va finalement servir de passerelle vers le final.

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    Celui-ci adopte la forme d’un rondo, traditionnelle alternance entre un refrain mélodique et joyeux et des épisodes (couplets) virtuoses et agités. Sol majeur… et la lumière jaillit ! Une lumière que saura aussi exploiter Beethoven dans le rondo de son Quatrième Concerto pour piano (en sol majeur aussi).

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    Au-delà d’une magnifique forme musicale et d’une perfection de l’écriture, Mozart synthétise véritablement l’esprit du temps. On y comprend avec évidence que cet homme d’abord malmené par un destin contraire puisera en lui toutes les ressources pour à nouveau accéder à la lumière. On sait qu’en ce parcours sinueux et bordé de nombreuses embûches, Mozart a pris des décisions très importantes pour sa vie et son œuvre. Quitter Salzbourg et la vie, certes modeste, mais assurée du musicien de cour pour gagner cette liberté, celle non seulement de voyager et de s’imprégner des « humeurs » de l’Europe, mais surtout celle pratiquer l’une de ses passions les plus formidables, celle de l’opéra. Pas surprenant, d’ailleurs, qu’il soit devenu le héros d’un genre qu’il contribue à développer, à rendre plus vrai. Logique, finalement, que cet homme qui a pris le pouls de l’Europe de son temps ait pu si bien comprendre la base de la psychologie humaine et la transmettre dans son théâtre musical !



    On sait comme la franc-maçonnerie, l’un des éléments incontournables des « Lumières » sera déterminante dans l’évolution spirituelle et philosophique du compositeur. Alors, un sous-entendu aujourd’hui évident, la dernière modulation harmonique de notre final de Quatuor, qui s’oriente de manière très surprenante en mi bémol majeur, alors qu’on évolue dans la tonalité de sol majeur, fait allusion non seulement au commanditaire maçon Hoffmeister, mais aussi à ce symbole (les trois bémols de l’armure de mi bémol majeur peuvent être un symbole maçonnique) qui deviendra, un peu plus tard avec Beethoven, la tonalité de l’Héroïsme prométhéen… Mais là, c’est une autre histoire !

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