sonate-fantaisie

  • Sonate-Fantaisie



    C’est un peu par hasard que je me suis mis à réécouter récemment la musique d’Alexandre Scriabine (1872-1915). J’ai toujours eu des phases Scriabine, comme on a des crises de boulimie. Le personnage est d’ailleurs très étrange et est rempli d’obsessions romantiques (fusion avec la nature, sensualité exacerbée), philosophiques (l’expression « tout est dans tout » sera non seulement l’un des fils conducteurs de sa représentation du monde, mais aussi et surtout des structures « synthétiques » de sa musique), mathématiques (les notions de nombre d’or et de divine proportion sont au cœur même de ses créations) et symbolistes (c’est effectivement l’époque où suggérer vaut mieux que narrer). Il déploie donc une musique à l’image de son personnage, extrême certes, et du coup assez fatigante par sa densité mais particulièrement émouvante et d’une richesse expressive exceptionnelle.

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    Cette fois, c’est la Deuxième Sonate, dite Sonate-Fantaisie en sol dièse mineur op. 19 qui était à mon programme. J’avais en effet, ces derniers jours, la chance de pouvoir échanger quelques propos sur cette œuvre (et quelques autres) avec une jeune pianiste d’un niveau exceptionnel qui m’avait demandé de l’écouter et de donner mon avis, un véritable honneur pour moi. Je me suis dit qu’il ne serait pas superflu de vous laisser découvrir également une œuvre géniale et encore trop peu connue.

    Si la sonate pour piano retrouve une existence digne de ce nom dans le courant du XXème siècle, Prokofiev et Scriabine en sont sans doute les protagonistes les plus remarquables. Les Dix sonates (et deux œuvres de jeunesse qui ne figurent pas dans la série) de Scriabine sont résolument tournées vers l’avenir. Il appartenait à Prokofiev de lancer un pont entre la grande sonate romantique et la renaissance moderne. En gardant les structures classiques le plus souvent, ce dernier parvenait à intégrer les préoccupations modernes du compositeur, les « Sonates de guerre » étant des fleurons exceptionnels de la musique pour piano du siècle dernier. Quant à Scriabine, parti de l’influence de Chopin, transitant par le chromatisme d’inspiration wagnérienne, il allait aboutir, dans ses dernières œuvres, à un langage radicalement nouveau, harmoniquement très complexe, ne renonçant jamais totalement à la tonalité, mais l’élargissant à un point jamais entrevu auparavant. Il suffit d’écouter la Dixième et dernière sonate, un « hommage mystique à la Nature et à l’Éros cosmique », tout un programme, où trilles, trémolos et désintégration des thèmes et des mélodies créent une dimension intemporelle inouïe.

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    À découvrir, la formidable interprétation  des sonates pour piano et des quelques autres œuvres marquantes du compositeur (notamment le sublime « Poème » intitulé Vers la Flamme) de Ruth Laredo, édité un jour chez Warner Nonesuch (7559-73035-2) et épuisé depuis longtemps (Il se trouve sans doute à la Médiathèque, sur Spotify ou en téléchargement légal). La pianiste américaine aborde cette musique avec un sentiment de nécessité absolue, loin des nombreuses interprétations exotiques caractérisées par des caricatures mystiques. Elle travaille et sculpte le temps d’une manière formidable et rend cette musique indispensable.



    La sonate en question ici reste finalement assez classique, même si elle contient en germe toutes les visions ultérieures du compositeur. Achevée en 1897, elle avait été esquissée depuis cinq ans déjà lorsqu’elle a vu le jour. Elle ne comporte que deux mouvements. Elle résulte de plusieurs faits marquants de la jeunesse du pianiste (rupture amoureuse, célébrité naissante, apprentissage difficile de la vie, remises en question philosophiques) qui souffrait encore de graves troubles psychologiques consécutifs à son extraordinaire sensibilité. Passant sur l’ordre de ses médecins de nombreux mois dans des stations balnéaires, on raconte parfois que cette sonate évoque les mystères de la mer, les remous de l’eau et les mouvements nocturnes des vastes étendues liquides. Deux paysages marins, donc, l’un immobile et déployant d’extraordinaires sortilèges, l’autre sublimant la tempête.

    Le grand premier mouvement, Andante, s’ouvre par un thème bref, sorte de signal doux et lointain reconnaissable par ses trois notes répétées en triolet. Il traversera tout le mouvement.

    Après une divagation très poétique, un second thème apparaît. On y discerne sans difficulté l’influence bien présente de Chopin. Longue mélodie très souple soutenue par les triolets du début (tout est dans tout), elle semble prisonnière de mouvements d’arpèges très proches de l’idée de jaillissement de l’élément liquide.



    Le langage de densifie et les notes brèves se multiplient en créant du sentiment de couleur particulièrement fort. N’oublions pas que Scriabine avait une vision musicale colorée et qu’il mettra une énergie considérable dans l’imagination d’un clavier à lumière qui trouvera sa concrétisation (sous forme de partition) dans le poème symphonique Prométhée. Tout le développement exploite le premier thème qui prend des allures inattendues : force rythmique exceptionnelle, extension des harmonies, dynamique puissante,… qui lui confèrent une profondeur et un souffle immenses.

    La fin du mouvement met en évidence un chant intérieur, aux voix médianes qui, entouré des mouvements disjoints des arpèges tend à revenir au calme. Les signaux du début, dans une douceur retrouvée, se dissipent dans un silence dont on mesure le prix et la quiétude.

    Le second mouvement, plus bref et plus concis, est un presto de forme A-B-A’ et d’une grande virtuosité, sorte de mouvement perpétuel. Tempête imaginaire, sans véritable thème (les tempêtes doivent-elles avoir un thème précis), ce ne sont que des esquisses mélodiques renforcées par les mouvements de la main gauche en octaves. La course précipitée, la complexité du parcours harmonique créent chez l’auditeur un sentiment d’anéantissement. Aussi curieux que cela puisse paraître, je ne peux jamais m’empêcher de penser au final très bref et violent lui aussi, comme une course à l’abime, de la Deuxième Sonate de Chopin.

    Pourtant, dans la partie centrale, une mélodie apparaît enfin à la main droite. Avec l’indication « ben marcato il canto », les choses sont claires : ce chant est celui de l’âme émergeant de cette tempête tant intérieure qu’extérieure. Ce chant ne calme d’ailleurs pas l’impétuosité du mouvement et la mélodie est enfouie pathétiquement sous les flots de notes. Elle survient cependant une dernière fois dans la coda avant que la pièce ne se referme de manière abrupte sur un accord de sol dièse mineur violent.



    D’une durée d’un peu plus de dix minutes, la Sonate-Fantaisie porte bien son nom. Suggérant l’élément liquide, s’inspirant de ses mouvements disjoints et imprévisibles, elle exploite à la fois les miroitements de l’âme, tel Narcisse découvrant son image troublée dans les eaux, et les tourments de l’homme qui, au-delà de son chant, très proche parfois de celui de Chopin, ne peut que se laisser fusionner avec les éléments. C’est, à mon sens, cette fusion du musicien avec son piano vecteur des métamorphoses, qui doit nous happer et nous conduire vers ces horizons inconnus et fantasmagoriques. Une œuvre à écouter et à assimiler lentement si on veut en mesurer toute la force… !

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