stalag

  • La fin du Temps

    Magnifique concert hier soir à l'OPL. Jean-Luc Votano donnait sa première interprétation du concerto pour clarinette de Magnus Lindberg et l'orchestre, sous la direction de Christian Arming interprétait superbement le Cygne de Tuonela de Sibelius et l'"Héroïque" de Beethoven. Je vous en reparlerai demain en détail.

    Mais à la veille de ce long week-end ensoleillé (et oui, pour moi, le week-end commence samedi soir), je reviens un instant sur le Quatuor pour la fin du Temps de Messiaen que j’ai exposé à la conférence de mercredi dernier.


    Messiaen



    D’abord, avant de laisser la parole au compositeur, je voudrais souligner la profonde émotion que cette œuvre, si particulière, a provoquée sur les auditeurs et sur moi-même. Lors du dernier mouvement, le superbe solo de violon hors du temps nous a tous plongé dans un silence recueilli. Il faut dire que les circonstances extrêmes de sa composition et de sa création, décrites plus bas par l’auteur lui-même, démontrent avec force une adaptation de l’homme à des milieux particulièrement hostiles.

    L’esprit créateur agissant comme une nécessité vitale promet un espoir extraordinaire à l’homme qui, dans sa foi, ne peut se résoudre à admettre l’impossible et veut encore croire à la puissance divine. Laissons parler Olivier Messiaen :

    Je vis un ange plein de force, descendant du ciel, revêtu d’une nuée, ayant un arc-en-ciel sur la tête. Son visage était comme le soleil, ses pieds comme des colonnes de feu. Il posa son pied droit sur la mer, son pied gauche sur la terre, et, se tenant debout sur la mer et sur la terre, il leva la main vers le Ciel et jura par Celui qui vit dans les siècles des siècles, disant : Il n’y aura plus de Temps ; mais au jour de la trompette du septième ange, le mystère de Dieu se consommera. » (Apocalypse de Saint-Jean, chap. X, 1-7).

    « Conçu et écrit pendant ma captivité, le Quatuor pour la fin du Temps fut donné en 1ère audition au Stalag VIII A, le 15 janvier 1941. Ceci se passait à Görlitz, en Silésie, par un froid atroce. Le Stalag était enseveli sous la neige. Nous étions 30.000 prisonniers (Français pour la plupart ; avec quelques Polonais et Belges). Les quatre instrumentistes jouaient sur des instruments cassés : le violoncelle d’Étienne Pasquier n’avait que 3 cordes, les touches de mon piano droit s’abaissaient et ne se relevaient plus. Nos costumes étaient invraisemblables : on m’avait affublé d’une veste verte complètement déchirée, et je portais des sabots de bois. L’auditoire réunissait toutes les classes de la société : prêtres, médecins, petits bourgeois, militaires de carrière, ouvriers, paysans.


     Stalag VIIIa


    Lorsque j’étais prisonnier, l’absence de nourriture me donnait des rêves colorés : je voyais l’arc-en-ciel de l’Ange, et d’étranges tournoiements de couleurs. Mais le choix de « l’Ange qui annonce la fin du Temps » repose sur des raisons beaucoup plus graves ».

     

    « Musicien, j’ai travaillé le rythme. Le rythme est, par essence, changement et division. Étudier le changement et la division, c’est étudier le Temps. Le Temps – mesuré, relatif, physiologique, psychologique – se divise de mille manières, dont la plus immédiate pour nous est une perpétuelle conversion de l’avenir en passé. Dans l’éternité, ces choses n’existeront plus. Que de problèmes ! Ces problèmes, je les ai posés dans mon Quatuor pour la fin du Temps. Mais, à vrai dire, ils ont orienté toutes mes recherches sonores et rythmiques depuis une quarantaine d’années…


    Quatuor pour la fin du Temps
     


    Au nom de l’Apocalypse, on a reproché à mon œuvre son calme et son dépouillement. Mes détracteurs oublient que l’Apocalypse ne contient pas que des monstres et des cataclysmes : on y trouve aussi des silences d’adoration et de merveilleuses visions de paix. De plus, je n’ai jamais eu l’intention de faire une Apocalypse : je suis parti d’une figure aimée (celle de « l’Ange qui annonce la fin du Temps »), et j’ai écrit un Quatuor pour les instruments (et instrumentistes) que j’avais sous la main, à savoir : un violon, une clarinette, un violoncelle, un piano.

    Quant à l’« Ange qui annonce la fin du Temps », si son mystère appelle la musique, il décourage l’iconographie. On le trouvera cependant dans les belles « tapisseries de l’Apocalypse » de la cathédrale d’Angers.

    C’est Albrecht Dürer qui en a donné l’interprétation la plus saisissante : en respectant tous les détails de la vision, il a gravé un personnage sans corps, presque « surréaliste », inoubliable, terrifiant – et totalement « surnaturel ».


    A. Dürer Apocalypse



    Dernière remarque. Mon Quatuor comporte huit mouvements. Pourquoi ? Sept est le nombre parfait, la création de six jours sanctifiée par le sabbat divin ; le sept de ce repos se prolonge dans l’éternité et devient le huit de la lumière indéfectible, de l’inaltérable paix ».

    Olivier Messiaen

    L’œuvre est plus simple à percevoir que les grandes architectures orchestrales. Le discours, sans doute plus concis et destiné à des interprètes « amateurs » et sans doute peu familiarisés avec le répertoire contemporain. Messiaen a trouvé là un véritable équilibre entre sa pensée savante et son émotion du moment. Le public non plus n’a pas été celui qu’il pouvait fréquenter dans les conservatoires et autres institutions musicales. Son langage s’y est adapté sans réduire son propos. Cela rend le quatuor formidablement émouvant et peut constituer, je crois, une bonne porte d’entrée dans l’art de ce compositeur dont nous fêtons cette année le centenaire.
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