string4ever

  • Dimanche à Wavre



    Outre le vent qui soufflait en rafale et qui n’a pas épargné les toits du Brabant wallon ce dimanche, une autre tempête soufflait sur la Salle de Fêtes de l’Hôtel de Ville, celle que le Quatuor String4Ever déclenchait en interprétant magnifiquement le terrible Huitième Quatuor à cordes de Dmitri Chostakovitch. Je commentais une fois de plus cette œuvre avec la complicité de ces quatre formidables musiciennes devant un public manifestement subjugué par la force du propos. Une séance dont personne n’est sorti sort indemne.

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    Mille mercis à Anne-Marie Baccus pour les photos du concert.



    Car d’abord, le propos de l’œuvre est vraiment tragique et nos musiciennes ont ce sens parfait de l’expression qui, sans en faire trop (ce serait néfaste et caricatural), sont une fois de plus parvenues à faire passer le message très ambigu. Et c’était d’ailleurs mon rôle d’expliquer cette étrange attitude d’un compositeur qui dédie son œuvre aux victimes de la guerre et du fascisme suite à la vue de Dresde toujours en ruines en 1960 et l’omniprésence des éléments purement biographiques comme la signature musicale D-S-C-H, ré, mi bémol, do et si, initiales du compositeur ou des thèmes qui ont jalonné sa vie entre le succès de sa Première symphonie et les terribles frustrations de Lady Macbeth, du thème juif du second Trio ou encore de la Cinquième symphonie. Le tout étant entrecoupé d’allusions franches à la douleur que génèrent la dictature et la censure, l’œuvre prend du coup une allure universelle qui dépasse la simple allusion à l’Union soviétique et exprime le rejet, partout et toujours du totalitarisme.

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    Alors, impossible de passer à côté des grandes questions existentielles sur le fonctionnement de notre monde, non seulement à propos des nombreuses dictatures qui sévissent encore sur terre et de celles, insidieuses et parfois invisibles qui nous guettent (sans vouloir le moins du monde céder à la psychose d’un grand complot, ce n’est pas mon habitude, vous le savez)…

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    Elena Lavrenov (Violon 1) et Frédérique Bozzato (violon 2)



    Il n’empêche, ce Quatuor qui sonne comme un Requiem est d’une sublime beauté et c’est cela qui sauve une œuvre aussi noire. La perfection formelle, l’enchaînement des mouvements et l’unité qui résulte de son motif unificateur de quatre notes portent le Huitième au-delà de la simple commémoration. Le public ne s’y est pas trompé.

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    Vanessa Baldacci (Alto) et Nancy Tormo-Sanchez (Violoncelle)



    Mieux, lors de la petite réception qui a suivi le concert commenté, plusieurs auditeurs m’ont confié la crainte qu’ils avaient en arrivant dans la salle, l’hésitation à venir assister à la séance… et puis la magie de l’œuvre, du commentaire et de l’interprétation qui leur a permis de comprendre le propos de Chostakovitch. Nous, qui travaillons tout le temps au cœur de ces musiques tragiques, ne mesurons pas toujours la crainte des auditeurs… de ne rien comprendre ou d’être dépassés par le propos.

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    Cette crainte mérite un petit développement. Beaucoup de mélomanes… et de musicologues estiment que la musique ne doit pas être expliquée. Je crois qu’ils ont tort ! Certes, ce n’est pas une analyse harmonique ou théorique dont les auditeurs ont besoin, ce n’est pas d’un jargon de spécialiste, c’est de lancer des perches qui permettent de saisir le message des compositeurs. J’ai toujours cru qu’une œuvre n’existe qu’en fonction de l’homme qui l’a créée et qu’elle survient dans des circonstances qui, si elles ne sont plus les nôtres, sont justement à redécouvrir afin d’aller vers l’œuvre et d’en comprendre sa signification. Il ne s’agit pas de raconter des histoires avec l’œuvre ou de lui faire dire n’importe quoi, mais de la situer dans son histoire, son environnement, ses moyens spirituels politiques ou philosophiques. Entrer ensuite dans la structure, toujours en évitant l’élitisme d’un jargon complexe, mais sans renoncer à la précision permet alors de donner le fil conducteur du discours et, in fine, de laisser entrevoir ce qu’un homme autrefois et ailleurs a pu composer et nous dire. Ceci est valable pour toutes les époques de l’art et pour toutes ses formes, l’expérience quotidienne des cours, des conférences et des concerts commentés me le confirme à chaque fois.

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    Alors n’ayez pas peur des œuvres, la plupart sont abordables… spontanément ou avec un minimum d’explications. Aller vers ces explications, c’est éviter le nivellement par le bas qui consiste à refuser une œuvre sous prétexte qu’elle est sombre, dissonante ou incompréhensible, qu’elle ne répond plus aux critères de notre époque. C’est non seulement une preuve flagrante d’intolérance comme l’Histoire nous en a montré d’autres, mais c’est surtout se priver de (re)découvrir que l’Homme a toujours eu les mêmes motivations et les mêmes interrogations, celle de son existence, et tout un pan de notre culture s’enfonce alors dans l’oubli. … Et un peuple sans culture est un peuple qui meurt ! À bon entendeur… !

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