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  • Symbolique...



    Il y a des instruments de musique qui sont absolument liés à une symbolique très ancienne et que les compositeurs utilisent avec une rhétorique très efficace. On connaît le violon avec une seule corde et joué par le squelette de la mort, on connaît parfois moins la symbolique de la vielle à roue qui, par sa manivelle le geste circulaire qui l’actionne devient une paraphrase du temps qui court, qui file au gré du joueur de vielle devenant lui-même symbole de la mort.

    L’ancêtre de la vielle est sans doute l’organistrum, un instrument médiéval qui accompagnait le chant et dont les dimensions nécessitaient deux musiciens. Le premier tournait la manivelle et le second manœuvrait les touches. Car les instruments de type vielle à roue font partie de la famille des cordophones avec clavier comme le clavecin ou le piano, par exemple.

     

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    Joueurs d'organistrum (1188), Saint Jacques de Compostelle, Cathédrale, portique de la Gloire.




    Devenue plus maniable que l’organistrum, la vielle est donc formée d’une caisse d’harmonie qui peut avoir la forme d’une caissette rectangulaire à fond plat ou celle d’un luth, sur laquelle sont tendues entre trois et six cordes selon le modèle. L’instrument est posé horizontalement sur les genoux : la main droite tourne la manivelle et la gauche actionne le clavier. Les touches sont prolongées par des sautereaux de bois qui modifiaient la longueur d’une ou de deux cordes, responsables de la mélodie, tandis que les autres cordes, les bourdons, sonnaient à vide donnant, comme dans le cas de la cornemuse pour les instruments à vent, toujours la même note. Ce principe conditionnait largement le type de musique à jouer qui ne pouvait pas moduler (ou très peu) et restait donc dans le même cadre tonal pendant toute la durée du morceau.

     

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    Une vielle à roue moderne.




    Sa relative facilité lui offrit un succès énorme entre le XIIIème et le XVème Siècle, servant à accompagner les danses. Il devint si populaire qu’il fut associé aux mendiants et aux chanteurs ambulants. Voici, par exemple, une remarquable illustration iconographique de l’instrument, de son usage et de sa symbolique.

     

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    Ainsi, dans cette reproduction du Vielleur de Georges de la Tour datée de 1626, on peut constater la fidélité du peintre au réalisme de l’instrument. Décrit minutieusement, il est aisé d’observer la caisse d’harmonie en forme trilobée caractéristique, munie d’un seul trou de résonance en forme de rosace. Les trois cordes destinées à la mélodie sont fixées au chevalet de forme trapézoïdale (le chien). Les trois autres cordes, bourdons, sont fixées sur la partie extérieure au clavier.

    Certains artistes originaires de Lorraine (Bellange, Caillot, la Tour, …) ont manifesté un intérêt fréquent pour les musiciens des rues. Si leurs œuvres sont sans doute le résultat d’un commanditaire attiré par le pittoresque du monde des infirmes et des déshérités, le thème prête à une exploration plus symbolique et plus large.




    Le thème du mendiant aveugle, dont la musique est le seul gagne-pain, relève d’une ancienne tradition artistique remontant à l’antiquité, mais fait aussi partie de la réalité de la France du XVIIème siècle (et, au sens large, de l’occident actuel). Le réalisme de la peinture qui insiste sur les rides, la barbe broussailleuse, les mains noueuses  et le regard aveugle du musicien ambulant nous apparaît comme tout autant spectaculaire que tragique. La pauvreté est encore accentuée par quelques détails plus difficiles à repérer comme le coton présent à l’endroit où les cordes passent sur le chevalet pour éviter l’usure et la cassure des cordes chères à remplacer. Par contre, la mouche posée sous l’instrument est un détail de pure virtuosité dans le style flamand et un hommage au pouvoir d’illusion de la peinture.

    La vielle, comme d’ailleurs la cornemuse, connut un énorme regain d’intérêt en France dans le courant du XVIIIème siècle. Avec la mode de la Pastorale, l’aristocratie s’empare de l’instrument et plusieurs compositeurs (Corrette, Boismortier, par exemple) composèrent des sonates et des concertos pour l’instrument. La facture de la vielle s’affine et devient l’objet de « meubles » bien luxueux et richement décorés. Un large répertoire utilisant la transcription et l’arrangement de chansons populaires ou d’œuvres célèbre devint l’héritage de la vielle. Cette mode éphémère disparut rapidement et l’instrument redevint populaire.




    Toujours est-il que la manivelle du vielleur est une paraphrase du temps qui s’écoule et que lorsqu’il s’arrête, c’est, symboliquement parlant, la fin du temps et, par extension, de la vie. Rencontrer le joueur de vielle est donc l’équivalent de l’instant de la rencontre avec la mort. Ils sont associés dans l’iconographie et la symbolique de manière indéfectible (comme d’ailleurs tout ce qui peut évoquer la roue du temps comme le rouet, par exemple). Schubert ne rencontre-t-il pas le joueur de vielle au terme de son voyage d’hiver ?



    Sur les hauteurs derrière le village
    Il y a un joueur de vielle
    Et de ses doigts transis
    Il en tire ce qu'il peut.

    Pieds nus sur la neige,
    Il se balance d'un pied sur l'autre
    Et sa petite sébile
    Reste toujours vide.

    Personne n'a envie de l'écouter,
    Personne ne le regarde,
    Et les chiens grognent
    Autour du vieil homme.

    Et il laisse aller,
    Indifférent à tout
    Il tourne la manivelle, et sa vielle
    En ses mains n'est jamais muette.

    Merveilleux vieil homme,
    Devrais-je partir avec toi?
    Veux-tu pour mes chants
    Tourner ta vielle?





    Symbole du temps et de la mort, le mendiant installé aux abords des villages chante ses chansons aux voyageurs. S’il s’interrompt à votre passage…

    Si les danses populaires sont remplies des ces bourdons, la raison est à trouver dans ces instrument immobiles harmoniquement parlant. Lorsque les compositeurs les utilisent ou les empruntent, ce n’est pas uniquement pour faire « couleur locale », c’est bien plus souvent pour intégrer ce symbolisme fort à leurs œuvres. Ainsi que dire de la chanson de Solveig qui se remet à faire tourner son rouet après chaque couplet ? Que penser du piano ou de l’orchestre qui souvent, chez Schubert, Mahler, Bruckner et beaucoup d’autres, imitent le chant du vielleur ? A vous de bien saisir ces messages symboliques… !

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