symphonie 7

  • Nachtmusik



    Ce n’est pas la moindre des curiosités et des ambigüités de la septième symphonie de Mahler que ces deux Nachtmusik qui prennent place en deuxième et quatrième position entourant le macabre et expressionniste scherzo flanqué en plein centre de la gigantesque et complexe structure.


       1. Langsam (Adagio) — Allegro risoluto, ma non troppo
       2. Nachtmusik. Allegro moderato
       3. Scherzo. Schattenhaft
       4. Nachtmusik. Andante amoroso
       5. Rondo-Finale. Tempo I (Allegro ordinario)



    Si chaque mouvement mériterait bien un billet entier, la seconde « musique de nuit » représente sans doute le vrai pivot vers ces étranges et ironiques triomphes du final. Effectif curieux, utilisant la guitare et la mandoline pour déterminer la pulsation de la pièce, la couleur de cette musique nocturne touche de très près l’image d’une sérénade. Et nous aurions vite fait, dans le lyrisme des violons, dans la fraicheur des cordes pincées et dans la lecture de l’énigmatique Andante amoroso de conclure à l’apaisement total des inquiétudes et des angoisses accumulées depuis le début de la Cinquième symphonie.

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    Première page du manuscrit de la Nachtmusik en question




    Or, comme souvent chez Mahler, les choses ne sont pas univoques. Elles cumulent plusieurs sens parfois même contradictoires. Ainsi, pour bien comprendre l’esprit calme mais mélancolique, l’ambiance nocturne enfin apaisée (à l’inverse de la première Nachtmusik) mais tellement tournée vers le souvenir, quelques lectures de Mahler, indiquées par Henry-Louis de la Grange peuvent être bien utiles.

    D’abord une simple citation : de Rainer-Maria Rilke : « Les heures s’appellent en sonnant et on voit au fond du temps » (dans le Livre des images).

    Ensuite, ces quelques vers du poète romantique allemand de la Nature, du panthéisme si cher à Mahler, Joseph von Eichendorff (1788-1857). Ils sont tirés de La Statue de Marbre dont le héros, Florio, chante du haut d’une colline une sérénade nocturne dont voici quelques vers :



    Quel silence dans la forêt ! Seule la lune vagabonde
    Travers maintenant la haute salle des hêtres. […]
    Souvent les rossignols, comme au sortir d’un rêve,
    S’éveillent avec de doux accents.
    Partout s’agite dans les arbres
    Le doux frisson du souvenir.

     

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    Joseph von Eichendorff



    Un autre poème intitulé Sérénade (et mis en musique par Hugo Wolf) peut également avoir inspiré la deuxième Nachtmusik :



    La lune, entre les pâles nuages,
    Verse sa clarté sur les toits ;
    Là-bas, un étudiant, dans la ruelle,
    Chante sous les fenêtres de sa belle.

    Et les fontaines, comme naguère,
    Jasent dans la nuit solitaire.
    Sur les coteaux, la chanson des bois
    S’élève comme aux jours heureux d’autrefois.

    Ainsi, au temps de ma jeunesse,
    Dans mainte nuit d’été,
    Au son de ma guitare,
    J’ai chanté mainte sérénade.

    Et puis, du seuil tranquille
    À son dernier repos on emporta ma mie.
    Mais toi, ô joyeux compagnon,
    Fais nous entendre encore ta mélodie.



    Ces deux textes donnent un éclairage bien utile à la compréhension de la mélancolie sous-jacente de ce mouvement à la relativisation du triomphe démesuré et presque vulgaire du final qui, loin d’être le raté dénoncé par nombre de commentateurs, prend alors une dimension ironique et satirique annoncé d’emblée par le tempo « Allegro ordinario » (!), par l’allusion au prélude des « Maîtres chanteurs » de Wagner et par la tonalité outrancière de do majeur célébrant un triomphe inexistant. Tout le sens est bien là. On ne rit donc pas à la fin de cette symphonie, on médite encore et encore sur de l’homme et sur le grotesque de son destin.




    La Septième symphonie n’est donc pas la sortie vers la lumière généralement annoncée par les commentateurs. Elle n’est pas l’apaisement des deux symphonies précédentes ni, d’ailleurs, d’elle-même. Elle ne résout rien mais pose le problème fondamental de l’homme avec une nouvelle acuité que la gigantesque Huitième (Symphonie des Mille), le Chant de la Terre et la Neuvième symphonie chercheront encore à résoudre. Mais ça, c’est encore une autre histoire !
     
    Tout l’esprit d’Eichendorff, dans son calme crépusculaire teinté du souvenir inspirera encore Richard Strauss dans l’une de ses plus sublimes mélodies, le dernier des « Vier letzte Lieder », « Im Abendrot » (Au crépuscule), testament exceptionnel du dernier compositeur de la lignée des romantiques allemands teinté d’un sentiment de fusion ultime avec la nature.

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