symphonie e major

  • Hans Rott

     

    « Ce que la musique a perdu avec lui est incommensurable : son génie s’envole tellement haut, déjà dans sa première symphonie, qu’il a écrite alors qu’il était un jeune homme de vingt ans et qui fait de lui – le mot n’est pas trop fort – le fondateur de la symphonie nouvelle, comme je la comprends. Mais ce qu’il voulait n’est pas encore atteint véritablement. C’est comme si quelqu’un lançait quelque chose de toutes ses forces mais, parce qu’il est encore maladroit, n’atteint pas vraiment son but. Mais je sais où il voulait arriver. Oui, il est si proche de ce qui m’est le plus personnel que lui et moi apparaissons comme les fruits d’un même arbre, issus du même sol, nourris du même air. J’aurais pu retirer énormément de lui et peut-être aurions-nous, ensemble, d’une certaine manière exploité à fond le contenu de ces temps nouveaux qui étaient en train d’éclore pour la musique » Gustav Mahler, in Mémoires de Nathalie Bauer-Lechner. 

    Hans Rott (1858-1884) est peu connu de nos jours. Et pour cause ! Mort fou à vingt six ans, le compositeur en herbe, élève d’Anton Bruckner à Vienne et condisciple de Gustav Mahler n’a guère eu le temps de faire mûrir son talent exceptionnel. Egalement victime du jugement féroce de Brahms et de Hanslick qui ne voyaient en lui qu’un nouveau disciple de Wagner et Bruckner, il lui fut refusé l’exécution de sa symphonie en mi majeur en 1880. 

    Il fut interné à la suite d’un épisode particulièrement révélateur. Ayant essuyé le refus de son œuvre par Brahms, il devint paranoïaque lorsque, dans le train qui l’emmenait en dehors de Vienne, il pointa une arme à feu sur un passager qui faisait mine d’allumer son cigare croyant que le train exploserait à cause de la dynamite placée par Brahms lui-même dans son wagon pour l’éliminer ! Ce fait a amené de nombreux commentateurs à s’interroger sur le rôle de Brahms dans la folie de Schumann, de Wolf et de Rott. Sans aller jusque là, reconnaissons que si les critiques de Brahms avaient un fondement résultant de son propre parcours musical, son intolérance face à l’œuvre du jeune homme, et d’ailleurs de nombreux autres, scella son destin. 

    Il est plus utile de se pencher sur la musique qu’il nous a laissée et sur cette étrange symphonie en mi majeur qui témoigne d’une forte convergence avec Bruckner son maître, dans l’utilisation des chorals et des développements au contrepoint complexe. A l’écoute superficielle (je ne possède pas encore cette partition) de sa grande symphonie, on perçoit un orchestre brucknérien, cuivré et puissant. Rott était aussi organiste et cela se sent dans sa manière de traiter les couleurs orchestrales comme des blocs ou des masses sonores. Ces grandes verticalités sont, comme chez son maître, compensées par le style imitatif fortement horizontal (fugues, fugatos) particulièrement dense. Ses mouvements culminent dans l’intervention toute liturgique des chorals de cors trompettes et trombones et tuba à quatre voix amenant progressivement la rédemption attendue et différée par la dramaturgie de l’œuvre. La patte de Bruckner est également perceptible dans les « piétinements » des cordes et les longues pédales harmoniques remplies de tensions. Pourtant la vision temporelle de Rott est moins contemplative que celle de Bruckner. Sa musique possède une énergie qui est celle de la jeunesse.


     

    Hans Rott



     

    Au-delà de ces restes de l’apprentissage, le caractère de l’œuvre est assez hétéroclite. On sent un compositeur qui se cherche. Mais ce qui est le plus surprenant, c’est la proximité avec les premières œuvres de Gustav Mahler composées huit ans après la symphonie de Rott. Suite à la redécouverte des cette partition, des musicologues allemands, un peu audacieux et iconoclastes, en sont venus à penser que Mahler avait puisé ses deux premières symphonies dans l’œuvre de son malheureux condisciple. Il est en effet troublant d’écouter le scherzo de Rott et de le comparer avec celui de la symphonie « Titan » de Mahler. Tout aussi troublants sont ces chants d’oiseaux qui trouvent place dans le final de Rott et qui sont si proches de ceux du final de la deuxième de Mahler (« Résurrection »). L’utilisation de l’accord catastrophe si fréquente chez Mahler au moment des climax expressifs, semble trouver son origine chez Rott qui en fait un usage particulièrement intensif. De là remettre en cause toute l’histoire de la musique, comme l’avaient exigé ces musicologues sous le choc de la découverte, il y a un pas à ne pas franchir ! 

    Mahler était manifestement proche de Rott et la convergence de leurs idées témoigne d’une proximité dans la manière d’envisager le monde symphonique et la raison d’être d’une œuvre musicale. Ainsi, manifestement, tous les deux considéraient l’art symphonique dans une perspective épique plaçant le héros (l’homme) dans ses rapports avec le monde et la nature.  

    Ainsi, la grande symphonie de Rott aurait pu être le point de départ d’un parcours aussi vaste et essentiel que celui de Mahler. On constate cependant que ce dernier, en se lançant un peu plus âgé dans l’écriture de sa première symphonie est plus clair dans son langage et plus concis dans sa manière de présenter ses idées. Rott, quant à lui, déborde de procédés très efficaces, mais un peu disparates. Son œuvre semble parfois se perdre dans les méandres tragiques de sa pensée, mais quel parcours fantastique que cette symphonie !


     

    Hans Rott Symph. 1
     


    A l’écoute du scherzo, tellement proche de Mahler, j’aime à penser que le grand viennois, réutilisant les procédés de son ami défunt le fait suivre, dans sa première symphonie, de la fameuse marche funèbre sur « Frère Jacques » qui, si elle est typique de l’ironie de Mahler, est peut-être aussi un hommage à ce compositeur disparu trop tôt… A découvrir absolument !

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