tapiola

  • Tapiola



    Vous savez que j’ai une passion toute particulière pour Sibelius que je considère comme injustement méconnu (voir, entre autres, l’article sur la Nymphe des bois) et, sans doute, l’un des plus grands compositeurs de la première moitié du XXème siècle. Même s’il n’entre pas dans l’estime des musicologues qui considèrent son langage comme obsolète au moment où les esthétiques sérielles font rage, il a même été désigné comme le « plus mauvais compositeur du monde » par René Leibowitz (désignation qui ridiculise plus son auteur que Sibelius, d’ailleurs !), je n’ai jamais cessé, pour ma part, de vibrer à cette musique unique, profonde et bouleversante.

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    Sibelius tenant une partition de Bach, tout un symbole!



    L’ultime poème symphonique de notre compositeur date de 1926 et constitue l’aboutissement de son processus symphonique. Elle précède les trente années de silence qui caractérisent la fin de sa carrière de compositeur. Tapiola, c’est le domaine du dieu Tapio qui règne sur les forêts dans l’épopée nationale finlandaise, le Kalevala. Afin que le propos soit clair, Sibelius place en préface de sa partition les quelques vers suivants :

    « Là, s’étendent du Nord les vieilles forêts sombres, Mystérieuses en leurs songes farouches; Elles abritent la grande Divinité des bois, Les Sylvains familiers s’agitent dans leurs ombres. »

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    Outre ce texte « symboliste » suggérant une ambiance plus qu’une action, il n’est pas inutile de dire un mot du mythe qui canalise la pensée des finlandais, le Kalevala.

    Texte hybride rassemblé par Elias Lönnrot, folkloriste et médecin (les deux étaient encore possibles jadis), au milieu du XIXème siècle, le Kalevala est le résultat de récits populaires anciens qui viennent de toutes les régions de la Finlande. Composé de 23 000 vers, il est, en principe, récité par deux bardes qui se placent face à face. Ils s’accompagnent parfois d’une harpe  (écoutez le poème symphonique le Barde du même Sibelius) et adoptent une déclamation lente et redondante. En effet, chaque barde reprend le dernier vers énoncé par son collègue avant de poursuivre. Cette disposition particulière rend la traduction française malaisée et sa lecture fastidieuse. Les redondances et répétitions fréquentes chez Sibelius viennent de cette manière poétique.


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    Les bardes finlandais


    Mais ce n’est pas tout : La langue finnoise, qui n’est pas de la même branche que la nôtre, possède des particularités étonnantes. Elle utilise abondamment le principe des affixes (pré,-in ou post). Ce système permet de nommer des états transitoires en un seul mot. Le français doit utiliser les périphrases (« je suis en train de sortir de la maison », par exemple) là où le finnois le dit en un seul mot muni de ses affixes. Pourquoi évoquer tout cela ?

    Elias Lönnrot, dessiné par Eva Ingman



    Tout simplement, l’œuvre de Sibelius, émanation de sa pensée, est l’illustration musicale de ces procédés. Le modernisme surprenant de l’harmonie n’est donc pas le résultat d’une désintégration du système tonal, mais d’une vision radicalement différente du langage, de la pensée et du temps. Chaque superposition sonore constitue un mouvement continu qui permet ces étranges dissonances et ces couleurs trop souvent attribuées à l’influence de Debussy. Car si le compositeur français semble transparaître dans le langage symboliste de Sibelius, il ne s’agit jamais d’une imitation.

    Les mélodies sont souvent courtes et condensées. Elles sont « runiques » (petites séquences très typées et fondamentales à l’image des runes de la mythologie nordique, lois élémentaires). 

    Tapiola

    Observons la première page de la partition d’orchestre (même si vous ne lisez pas la musique, suivez les flèches). On constate d’emblée un orchestre bien fourni, utilisant toutes les ressources instrumentales au profit de la variété des timbres. Les bois sont en haut de la page, les cuivres et timbales au milieu et les cordes en dessous. La pièce débute par un mystérieux roulement de timbale. Immédiatement après, les cors tiennent une longue note pendant que le thème runique rudimentaire mais d'une rare efficacité se déploie aux cordes. Interrompu par le retour de la timbale et l’entrée des trompettes, les vents donnent alors un prototype des accords transitoires qui se prolongent aux bois. Ce procédé crée un système de strates sonores en perpétuel devenir. Enfin, comme les bardes face à face, les cordes reprennent le thème runique sous la tenue des cors.

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    Le triptyque de Aino (1891) qui illustre les premiers chants du Kalevala



    Je ne ferai pas aujourd’hui une analyse complète de la partition. Ce sont ces procédés uniques qui font le style de Sibelius. Pendant la vingtaine de minutes que dure cette musique, nous entendrons les harmonies les plus inouïes, les sonorités les plus inattendues. Tour à tour, le temps se fera pressant ou, au contraire immobile, créant l’une des plus sublimes poésies que l’art musical nous a laissé. Le sentiment de perfection et d’équilibre qui nous bouleverse à la fin du mouvement n’a d’égal que l’impression de participer à la tragédie du monde avant même l’apparition de l’homme.



    Vous l’aurez compris, on dépasse, et de loin, le simple effet descriptif du dieu de la forêt. C’est une vision pénétrante du monde, de la nature et du temps qui semble comme figé au plus profond de l’âme de Sibelius et bien au-delà du Kalevala. Les « descendants » du compositeur, les Einojuhani Rautavaara, Kalevi Aho, Jonas Kokkonen ou encore Kaija Saariaho sauront en tirer toute l’essence de ce mélange de tradition mythologique et d’universalité. Je vous en reparlerai un de ces jours…

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