tavernier

  • La théorie...



    C'est bien connu, les créateurs développent leur art sur des bases anciennes (on vient toujours de quelque part) puis, par l'effet du génie, inventent des techniques expressives qui sont ensuite théorisées par des analystes et des auteurs de traités. Ainsi l'art se développe bien souvent avant la théorie. Cette dernière n'est donc pas toujours le fait des génies, mais la cohérence de leur démarche nous autorise cependant à ne pas considérer comme un pur hasard leurs réalisations et leurs œuvres.

    Cette notion de théorie est donc bien ambiguë car elle nous permet aujourd'hui d'assimiler un langage, de le comprendre, de le ressentir et de pousser le bouchon... un peu plus loin. Si on se souvient d'artistes théoriciens de l'art comme Kandinsky ou, dans le domaine de la musique, Schoenberg, les artistes sont bien souvent maladroits dans l'expression de leur esthétique et la formulation leur semble parfois vraiment difficile. Leurs commentaires sont pourtant précieux et permettent de saisir, à demi-mot bien souvent, le fond de leur pensée.

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    Sisley peint par Renoir en 1864



    Ainsi de cette lettre, que je reproduis ci-dessous, du grand peintre Alfred Sisley (1839-1899) au critique et collectionneur d'art Adolphe Tavernier et datée du 24 janvier 1892. Elle intervient au moment où de sévères critiques ne cessent d'assaillir l'artiste. Personne ne comprend sa démarche et sa vision à l'exception de quelques admirateurs et amis tels que Renoir, Monet et notre collectionneur. La reconnaissance qu'il vivra enfin dans les dernières années de sa vie sera ternie par des douleurs rhumatismales atroces, un cancer de la gorge et la perte de son épouse.

    Sisley est aujourd’hui considéré comme l’impressionniste même: l’essentiel de son inspiration c’est le paysage. Les personnages dans ses peintures ne sont que des silhouettes ; en outre les portraits de ses proches (femme et enfants) et les quelques natures mortes sont rares. Selon Gustave Geffroy, l’un des ses premiers historiographes, Sisley vouait en effet un amour instinctif au paysage. Pour lui il n’y avait dans la nature rien de laid dès lors qu’il s’agissait du rapport entre le ciel et la terre. Il écrira : « toutes les choses respirent et s’épanouissent dans une riche et féconde atmosphère qui distribue et équilibre la lumière, établit l’harmonie ».

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    Sisley, La côte de Welsch dans le brouillard, 1882



    Voici donc cette lettre qui laisse transparaitre, sous une maladresse littéraire évidente, tout l'amour et toute la passion de Sisley pour l'art du paysage. On sent, à travers ses mots une vision à la fois sublime et humaine de la nature.

    « Cher Monsieur Tavernier,

    Il n'y a rien que je ne fasse pour vous être agréable, mais je vous avoue, que coucher sur le papier des aperçus de ce qu'on appelle aujourd'hui son « esthétique », est joliment scabreux.

    À ce propos voici une anecdote qui m'a été contée sur Turner. Le grand peintre anglais. Il sortait de chez un confrère. On s'était pas mal disputé à propos de la peinture. Lui n'avait pas soufflé mot. Arrivé dans la rue et se tournant vers un ami qui l'accompagnait: « Drôle de chose que la peinture hein! »

     

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    Turner Norham Castle Sunrise 1845



    Vous le voyez, ce n'est pas d'aujourd'hui, que certains peintres ont de la répugnance à faire de la théorie. Je me vois obligé de vous faire une sorte de cours de paysage, car je ne sais pas trop vous expliquer autrement comment je le comprends.

    L'intérêt dans une toile est multiple. Le sujet, le motif doit toujours être rendu d'une façon simple, compréhensible, saisissante pour le spectateur. Il doit être amené (le spectateur), par l'élimination des détails superflus, à suivre le chemin que le peintre lui indique et voir tout d'abord ce qui a empoigné celui-ci: il y a toujours dans une toile le coin aimé: c'est un des charmes de Corot et aussi de Jongkind.

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    Corot, À la rive d'un fleuve (1874)

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    Jongkind, Une rue à Nevers, 1874

    Johan Barthold Jongkind, né à Lattrop, aux Pays-Bas, le 3 juin 1819 et mort à Saint-Egrève, en Isère, le 9 février 1891, est un peintre et un graveur néerlandais, considéré comme l'un des précurseurs de l'impressionnisme.



    Après le sujet, le motif, un des côtés les plus intéressants du paysage, est le mouvement, la vie. C'est aussi un des plus difficiles à obtenir. Donner l'illusion de la vie est pour moi le principal dans une œuvre d'art – tout doit y contribuer: la forme, la couleur, la facture. C'est la vie qui donne l'émotion. Et quoique la première qualité du paysagiste doit être le sang-froid, il faut que la facture, en de certains moments plus emballée, communique au spectateur l'émotion que le peintre a ressentie.

    Vous voyez que je suis pour la diversité de la facture dans le même tableau. Ce n'est pas tout à fait l'opinion courante, mais je crois être dans le vrai, surtout quand il s'agit de rendre un effet de lumière. Car le soleil, s'il adoucit certaines parties du paysage en exalte d'autres, et ses effets de lumière qui se traduisent presque matériellement dans la nature, doivent être rendus matériellement sur la toile. Il faut que les objets soient rendus avec leur texture propre, il faut encore et surtout qu'ils soient enveloppés de lumière comme ils le sont dans la nature. Voilà le progrès à faire.

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    Sisley, Arbres au bord d'une rivière, été à Saint-Martin, 1880

     



    C'est le ciel qui doit être le moyen, le ciel ne peut pas être qu'un fond. Il contribue au contraire non seulement à donner de la profondeur par ses plans (car le ciel a des plans comme les terrains). L donne aussi le mouvement par sa forme, par son arrangement en rapport avec l'effet ou la composition du tableau. Y en a-t-il de plus beau et de plus mouvementé que celui qui se reproduit constamment en été, je veux parler du ciel bleu avec les beaux nuages blancs baladeurs. Quel mouvement, quelle allure n'est-ce pas?

    Il fait l'effet de la vague quand on est en mer, il exalte, il entraîne.

    Un autre ciel: celui-là plus tard, le soir. Les nuages s'allongent, prennent souvent la forme de sillages, de remous, qui semblent immobilisés au milieu de l'atmosphère et peu à peu on les voit disparaître absorbés par le soleil qui se couche. Celui-là est plus tendre, plus mélancolique, il a le charme des choses qui s'en vont. C'est celui de la « meule ». Mais je ne veux pas vous raconter tous les ciels. Je ne vous parle ici que de ceux que je préfère entre tous, ils sont à l'infini et sont toujours différents.

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    Sisley, Prairie, 1875



    J'appuie sur cette partie du paysage parce que je voudrais vous faire bien comprendre l'importance que j'y attache. Comme indication: je commence toujours une toile par le ciel. Quels sont les peintres que j'aime? Pour ne parler que des contemporains: Delacroix, Corot, Millet, Rousseau, Courbet, nos maîtres. Tous ceux enfin qui ont aimé la nature et qui ont senti fortement.

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    Courbet, la Vague, 1869-70



    Voilà cher Monsieur Tavernier ce que je trouve à vous dire sur le moment, sans trop me répéter. Vous trouverez, je l'espère ce que vous me demandez. Et quoique ce soit bien mal arrangé je vous ai raconté cela tel que je le pensais dans le moment. J'ai oublié cependant une des qualités essentielles pour un peintre: c'est la sincérité devant la nature.

    Bien sincèrement et bien amicalement à vous.

    A. Sisley »

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