temps

  • Janus…

    L’art, et parfois le plus ancien, ne cesse aujourd’hui de nous interroger et de nous proposer de nombreuses réflexions. Lors de chaque conférence, et très souvent pendant les cours, je rappelle que si l’art du passé nous séduit ou nous bouleverse toujours, c’est par le fait que l’artiste est un homme, comme nous, et que, quelle que soit l’époque et le lieu où il vécut, son humanité transite dans son œuvre. L’art est essentiel parce qu’il est mémoire, mémoire individuelle, mémoire du monde, mémoire existentielle, mémoire émotionnelle, mémoire des sens,… Il est donc aussi précieux que l’eau qui nous fait vivre, il est la nourriture de notre esprit et de notre conscience.

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    Il est une double tête, un Janus, dit-on, même si celui-ci ne fait qu’utiliser le concept, sans doute pas le nom, qui m’a bouleversé dès que je l’ai vu dans un livre sur l’art gaulois il y a quelques temps. Je me suis longuement demandé pourquoi j’étais si troublé par ces deux visages presqu’identiques et surtout par leur expression très étonnante qui m’évoque le visage d’un mort… d’un de ceux que je ne peux pas oublier, qui est présent en moi et qui me revient à l’esprit bien souvent, celui de mon propre père.

    Je me suis souvent fait cette réflexion que le visage sans vie est fort différent de celui qui vit. Et pour cause, on parle bien du masque de la mort qui donne au visage familier une attitude calme comme distante, relâchée et raidie à la fois, libérée ? Non, pas libérée, détachée et figée pour toujours.

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    Ces deux têtes accolées furent retrouvées dans le sanctuaire de Roquepertuse en Provence et sont conservées à Marseille. Elles datent, plus que probablement d’une période s’étalant entre le 5ème et le 2ème siècle avant notre ère. Il y avait là un lieu sacré qui formait un ensemble monumental en pierre où l’on accédait par un portique dont les montants étaient alvéolés pour recevoir des crânes humains, sans doute des trophées obtenus lors de terribles combats entre les tribus.

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    Copyright :
    © Ville de Marseille, Musée d'archéologie méditerranéenne

    De nombreuses représentations animales, des chevaux gravés et des oiseaux stylisés sculptés ainsi que de grands personnages sculptés ornaient l’architecture. Parmi ceux-ci, ces deux têtes très impressionnantes, d’une hauteur, plus grande que nature, de 29 cm.

    L’interprétation habituellement proposée est celle de l’immuable détachement que le visage revêt au moment de sa mort. Crânes chauves ou rasés, yeux saillants dans les orbites et paupières mi-closes, poches sous les yeux témoignant de l’ultime fatigue, menton tombant et rictus tendu de la bouche rendent l’expression très sévère. Mais il en ressort aussi une impression de fatalité. On estime que les deux têtes étaient unies par un aigle, aujourd’hui perdu, et qu’elles pouvaient être peintes. On sait aussi que les gaulois croyaient en la réincarnation et l’on rapproche alors cette image du Janus romain dont un visage est tourné vers la mort, l’autre vers la vie. La philosophie qui tend le Janus est très intéressante comme l’explique Paul Catsaras sur le site Nice Provence Info

    « Parmi les divinités du panthéon romain, il est un personnage qui nous fascine par sa représentation singulière. Il s’agit du dieu Janus figuré avec un double visage. Sa désignation demeure dans le mois de janvier qui lui était dédié. Il était le gardien des portes (donc des passages) et, conséquemment, des clefs. Les portes les plus solennelles étaient celles des deux solstices (d’hiver et d’été). Raison pour laquelle, après christianisation de l’empire romain, on célèbrera les deux saints Jean (l’évangéliste et le baptiste) à des dates très proches des solstices ; et ce, de par l’analogie phonétique s’établissant entre les noms Janus et Johannes. Sur un plan symbolique, on considère que l’un des visages regarde le passé le plus lointain – Nietzsche verrait en lui la plus longue mémoire – et même l’origine du monde, tandis que l’autre a le pouvoir de contempler l’avenir. Il serait plus juste de dire ainsi, par la connaissance des temps passés, la capacité à prévoir le futur. Image qui mérite fort d’être méditée et s’oppose radicalement à une formule changée en slogan : du passé faisons table rase. »

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    Ce slogan est en effet à la mode et semble contredire toutes les activités artistiques et historiques du passé. Or, comme souvent évoqué sur ce blog, je ne crois absolument pas à une génération spontanée, même si elle pourrait bien arranger certains pouvoirs politiques et surtout commerciaux. La mémoire est essentielle à l’Homme pour exister au-delà de l’animal qui est en lui. Je parle d’une mémoire individuelle, mais aussi collective, archétypale dont nous n’avons pas toujours conscience. Je reprends une fois encore cette belle citation de Julien Green qui s’adresse à la musique, mais que l’on peut transposer aux arts au sens large :

    « Le charme de la musique est de réveiller en nous des souvenirs très anciens et dont beaucoup ne nous appartiennent pas en propre, mais sont le bien de l’Humanité ».

    C’est cette mémoire là qui fait que le chant d’Orphée peut nous émouvoir, lui qui était le petit-fils de Mnémosyne, la déesse de la mémoire. Pour en revenir à notre « Janus gaulois », l’émotion que j’ai ressentie en voyant ce visage et qui me l’a fait rapprocher du visage de mon père, c’est de l’ordre du souvenir personnel, mais je ne serais pas surpris que vous, lecteurs, vous le ressentiez aussi comme familier. Alors, c’est qu’il n’est pas lié à mon père, mais peut-être à la notion de père qui touche chacun d’entre-nous. Plus profondément encore, il est peut-être surtout lié à l’archétype de la mort, celle qui s’oppose à la vie… ou qui en est le prolongement ! Regarder le passé jusqu’à son origine comme le fait Janus et par la connaissance, comme le dit magistralement Paul Catsaras, construire l’avenir, ce doit être notre programme de vie. Les deux têtes seraient donc une magnifique paraphrase humaniste du temps, de celui qui passe et qui nous conduit immuablement vers la mort ! Le visage de la mort du père est, en effet, un symbole temporel essentiel de notre vie. C’est bien là l’une des fonctions les plus universelles de l’Art !

     

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