ternaire

  • À trois temps ?



    En écoutant le Concert de Nouvel An, que j’évoquais il y a quelques jours, quelques curieuses réflexions, entre les valses, les polkas et les marches, me sont venues et m’ont rappelé quelques épisodes beaucoup plus anciens de l’histoire de la musique, au moment où l’on discutait des affects et de la perfection des mesures à trois temps et à deux temps. Un théoricien de chez nous écrivait ceci il y a bien longtemps :

    « Il y a de notre temps beaucoup de bons musiciens de valeur, de chanteurs et de compositeurs de déchant qui savent chanter et composer de nombreux et beaux déchants, non seulement par habitude mais aussi par art ; mais ils utilisent un nouveau mode dans leur chants et abandonnent l’ancien ; ils font un usage excessif des mesures imparfaites, se délectent des notes semi-brèves qu’ils appellent minimes et rejettent les compositions anciennes… » (Jacques de Liège, Speculum musicae, Livre VII)

    Jacques de Liège, en latin Jacobus Leodiensis (vers 1260 - après 1330) est un théoricien de la musique de l'Ecole franco-flamande. On lui attribue la composition du traité Speculum musicae (Miroir de la musique) pendant le deuxième quart du XIVe siècle. Cet ouvrage, le plus volumineux des traités médiévaux sur la musique, a été longtemps attribué à Jean des Murs. La musicologie actuelle l’attribue plus volontiers à un personnage prénommé Jacobus, car les premières lettres de chacun des sept volumes qui le constituent forment l'acrostiche IACOBUS, suggérant le nom de l'auteur réel.

    Comme dans de nombreux cas à cette époque, les éléments biographiques sont des plus minces. Jacques de Liège naquit probablement dans le diocèse de Liège, avant d'aller étudier à Paris vers la fin du XIIIe siècle puis de retourner à Liège où il aurait rédigé les derniers volumes de son traité.

    Quand notre théoricien critique l’abandon de la mesure ternaire, considérée comme parfaite, au profit de la mesure binaire, imparfaite, il ne fait que suivre l’avis du pape Jean XXII qui, en 1324, à travers sa note « Docta sanctorum » s’élevait contre ce phénomène que l’Ars Nova de Philippe de Vitry allait généraliser.

    Et au-delà d’une querelle de générations, c’est toute une vision du temps musical qui se modifiait, ouvrant la porte à une musique plus mesurée, plus diversifiée dans ses rythmes, une musique qui allait permettre l’éclosion de toutes les innovations expressives des temps ultérieurs. De nos jours, on comprend bien la nuance qui sépare les deux images de perfection ternaire et d’imperfection binaire. Je cite Patrick Revol qui conclut ainsi son ouvrage consacré au temps musical :

    « La mesure ternaire, éminemment symbolique par l’image de la Trinité qu’elle évoque, est également le reflet métrique du cercle. Elle donne l’illusion de tourner en rond à l’opposé de la mesure binaire qui, par son aspect haché, est plus propice à l’expression d’une volonté directionnelle. Ce n’est pas un hasard si la plupart des danses, souvent exécutées en tournant, sont ternaires, alors que les marches militaires sont binaires ». (Patrick Revol, Conception orientale du temps dans la musique occidentale du XXème siècle, Paris, L'Harmattan, 2007, p.186-187)

     

     

     



    Si cette déclaration résultant d’une véritable analyse du temps musical et des influences de l’orient sur la musique occidentale peut paraître quelque peu réductrice une fois tirée de son contexte, elle n’en souligne pas moins une base affective sur laquelle bon nombre d’émotions musicales sont bâties. C’est, finalement et pour reprendre la terminologie de Pierre Boulez, une ébauche des temps lisses et des temps striés qui procurent aux auditeurs de si grandes différences de perception. Mais attention à ne jamais généraliser. Le temps musical n’est pas seulement lié à la métrique, il l’est aussi aux rythmes qui la composent et à l’esprit même de la mesure. Tout cela permettra aux plus grands génies de la musique de transcender une fois de plus la théorie pour faire danser les mesures binaires et marcher les ternaires… à moins qu’on ne parvienne même à combiner les deux en une seule mesure… comme cette célèbre valse à cinq temps de Tchaïkovski… !



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