threnos

  • Threnos



    Le concert d’ouverture de la saison de l’Orchestre philharmonique royal de Liège, sous la direction de son nouveau directeur musical, Christian Arming, en septembre dernier, il y a déjà bien longtemps, mettait à l’honneur un compositeur peu connu, Sándor Veress, en jouant, avant Beethoven et Bartók, une pièce bouleversante nommée Threnos, Hommage à Béla Bartók, encore un (voir le billet d’hier), composée suite à la mort du grand compositeur hongrois en 1945. Je vous avais promis d’y revenir… il faut parfois du temps pour digérer les œuvres et trouver tout le matériel permettant d’assimiler le langage des compositeurs. Je vous en reparle un peu aujourd’hui.

    Sándor Veress (1907-1992) est un compositeur suisse d’origine hongroise. Il passa la première partie de sa vie en Hongrie et s’installa en 1949 en Suisse dont il devint un citoyen dans les derniers jours de sa vie. Il fut le professeur, à la célèbre Académie Franz Liszt de Budapest, le professeur de personnages aussi prestigieux et importants pour l’histoire de la musique contemporaine tels que G. Ligeti, G. Kurtag ou le hautboïste et compositeur H. Holliger lorsqu’il enseigna à Berne. Reconnu à travers le monde, sa production en tant que compositeur est très vaste et touche à tous les genres, de l’opéra à la musique de chambre en passant par le ballet, la musique symphonique et concertante et la musique de film.

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    Élève de B. Bartók pour le piano et de Z. Kodaly pour la composition, Veress a développé, comme ses deux maîtres, un langage musical enraciné dans la musique hongroise. Il fut d’ailleurs assistant au département musical du musée d’ethnographie de Budapest avant de devenir celui de Bartók à l’Académie hongroise des sciences. Mais, comme celle de son ainé, sa musique dépasse la simple citation populaire et atteint autonomie expressive puissante, bien au-delà des langages nationaux. Sa vaste culture était aussi la base d'un humanisme et d'une ouverture culturelle qui ont marqué les pièces de musique de chambre de son début, mais également les œuvres de sa période helvétique.

    Pas surprenant, donc, que le Threnos pour orchestre ait été composé sous le choc de l’annonce de la mort de son maître et ami le 26 septembre 1945. Ce fut la dernière œuvre qu’il composa avant la crise de 1949 où il ne peut plus rien composer. Mis à mal, comme de nombreux artistes hongrois suite à l’orientation politique de son pays qui les privait de leur liberté créatrice, il ne retrouvera sa capacité à créer qu’une fois installé à l’étranger.

    En Grèce antique, un thrène (du grec ancien θρῆνος / thrếnos, de θρέομαι / thréomai, «pousser de grands cris») est une lamentation funèbre chantée lors de funérailles. La première description de thrène se trouve au chant XXIV de l'Iliade, lors de l'exposition du corps d'Hector :



        « Ils ramenèrent le héros dans sa noble demeure
        Et le placèrent sur un lit sculpté. À ses côtés
        Vinrent se mettre des chanteurs de thrènes, qui poussèrent
        Leurs chants plaintifs, ponctués par les longs sanglots des femmes. »



    À la Renaissance, c'est une lamentation attribuée au prophète Jérémie appartenant à l'office de nuit des trois Jours Saints. Ce texte a été mis en musique par exemple par Igor Stravinski. Krzysztof Penderecki a repris le terme pour son Thrène à la mémoire des victimes d'Hiroshima. La pièce de Veress dure un peu moins d’un quart d’heure.



    Sur un ostinato funèbre des timbales et une longue note tenue des contrebasses, les violons déploient un chant triste, d’inspiration populaire sans doute, mais profondément marqué par l’esprit mélodique et rythmique de Bartók. Sur les motifs descendants, des ornements qui ressemblent à de sombres colorature s’enroulent autour des notes longues en renforçant l’esprit de tristesse.

    Petit à petit, et sans ostentation, les motifs se répandent dans l’orchestre créant un crescendo envoûtant. Les cors, les trompettes et les trombones ponctuent le tout du rythme fatidique qui a si souvent été utilisé pour signifier le destin humain et que la timbale avait inauguré dès ses premières notes.

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    Soudain, dans ce premier point culminant dramatique, une clarinette en la très expressive, accompagnée par la harpe évoque les pleurs ou les chants plaintifs typiques du thrène. À´sa seconde intervention, cette clarinette étire ses plaintes en longs sanglots, arabesques sublimes, dans une dynamique pianissimo bouleversante. Puis, c’est le retour inexorable de l’ostinato de la timbale et le hautbois qui entame sa longue mélopée.

    En devenant de plus en plus dissonante, la dite mélodie désespérée du hautbois passe aux cordes graves. La polyphonie devient plus dense et le motif du destin réapparait. Et c’est un nouveau crescendo qui bute sur une note syncopée, tragique soutenue aux violons. La tension monte encore d’un cran lorsque ces mêmes violons dramatisent la mélodie. L’ostinato devient insupportable tant il enfle et emporte tout sur son passage. Au nombre d’or, encore une fois, un immense accord immobilise l’orchestre tout entier. Il ne reste alors qu’un frémissement d’effroi aux altos. Un soupir encore, l’effroi toujours, pianissimo, et il revient au cor anglais, avec sa couleur si mélancolique, de conclure cette superbe partie.

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    Un nouvel ostinato apparaît, encore fatidique, mais moins terrible. Il est le soutien de la clarinette, puis du hautbois, enfin des cordes qui déploient une grande phrase lyrique, sorte de mélodie infinie, plus apaisée, il est vrai. Elle s’amplifie à son tour, implacable. Elle témoigne de la perte irremplaçable que le compositeur veut laisser sentir en utilisant les procédés mêmes de son professeur.

    Enfin, avec abattement, l’apaisement. Sur l’ostinato initial de la timbale, la flûte en premier, les cordes et vents à sa suite, renouent avec les motifs mélodiques du début. Leur apparence, remplie de tristesse, est pourtant plus apaisée. Le moment du deuil, la vision d’une forme d’éternité dans les longues notes du hautbois. Le motif du destin termine la pièce en nous rappelant l’évidence, notre finitude, tout doucement, certes, mais avec la conviction qu’il s’agit là de notre seule certitude.

    Ce magnifique hommage à Bartók dépasse, et de loin, la pièce de circonstance et atteint à la musique funèbre universelle. Comme le fera Ligeti, mais en beaucoup plus condensé, dans son propre hommage, dans la neuvième pièce de sa Musica ricercata pour piano, il s’agit ici de prouver que musique a le pouvoir de nous amener à nous interroger sur la mort et sur la manière dont nous la percevons, comme la fin de la vie.

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    L'un des rares enregistrements de Threnos par l'Orchestre symphonique de Miskolc (Hongrie du nord), dirigé par J. Meszaros,

    édité par le label suisse "Musikszene Schweiz (MGB CD 6132)



    Mais si le thrène a le pouvoir d’évoquer cette tragédie humaine dans toute son ampleur, c’est toujours, et il ne saurait jamais en être autrement, que la vision de la mort d’un autre est la seule manière, de notre vivant, de pouvoir fréquenter celle qui nous fait fantasmer depuis la nuit des temps. C’est par la mort de l’autre que nous « vivons » la mort. Le jour où ce sera notre tour, nous ne l’observerons sans doute pas de la même manière…

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