tosca

  • Tosca...

    Concentré sur la rédaction des textes pour le programme de La Fanciulla del West qui sera bientôt au programme de l'Opéra royal de Wallonie, je ne peux m'empêcher de comparer le livret de ce western mis sur la scène lyrique avec le drame de la Tosca qui, il faut bien le dire, s'en rapproche sous de nombreux aspects. Et même si les tents et  aboutissants de l'opéra "américain" de Puccini prend d'autres tournures et d'autres reliefs, sa force émotionnelle trouve toute sa raison d'être dans l'exploitation intensive de la tragédie humaine incarnée par des personnages très typés qui se rencontrent, s'affrontent, s'aiment et meurent.

    Ainsi Scarpia, le méchant gouverneur de Rome qui oppresse Tosca, dans le drame de Victorien Sardou, que Belasco, l'auteur de The Girl of the Golden West, admirait profondément, mis en musique par Giacomo Puccini peut être comparé au Sheriff Jack Rance, est, en fait, un Holopherne en puissance.



    Giacomo Puccini


    Par rapport à la pièce originale, le livret de Tosca, réalisé par Giacosa et Illica, travaille sur cette proximité sidérante du spectateur avec les protagonistes de la scène. Le courant vériste, qui consiste en une exposition crue de la misère humaine, n’est pas étranger à ce réalisme qui semble nous englober. La réduction en trois actes de l’intrigue qui en comportait cinq a pour but une condensation extrême de l’action et un abandon des événements périphériques inutiles à l’opéra. Le premier acte met en situation. La stabilité originelle est rompue par la fuite du prisonnier Angelotti et la perquisition de l’église par Scarpia qui montre à la fois le désir qu’il éprouve pour Tosca et la haine qu’il nourrit pour Cavaradossi. Tous les personnages significatifs sont plantés dans leur psychologie et dans le contexte mortifère qui sera celui de toute l’œuvre. Pour chaque personnage, Puccini déploie une musique adaptée, tantôt agitée (Angelotti), tantôt dure et aride (Scarpia), plus sentimentale (Tosca) et assez banale (Cavaradossi).


    Tosca


    Dès le deuxième acte, la confrontation des trois personnages restants (Angelotti est en fuite) met en scène le marché scandaleux que Scarpia propose à Tosca (la libération de Cavaradossi emprisonné contre la possession physique de l’héroïne). La tension est si forte et si inadmissible que Tosca franchit, comme Judith, le seuil de l’inadmissible. Elle poignarde le Gouverneur avant de s’enfuir. Le troisième acte est la course à l’abîme. Scarpia, le fourbe, avait déjà donné les ordres de fusiller Cavaradossi et Tosca assiste en direct à cette mise à mort.

    Prise d’une folie désespérée, elle se jette du haut du château Saint-Ange et l’opéra se termine, faute de combattants, sur cette ultime tragédie. Si la mort non naturelle revêt dans l’œuvre de Puccini les diverses formes de l’horreur (assassinat, exécution et suicide), c’est l’aspect fulgurant et proche qui nous bouleverse. Nous sommes forcément troublés par l’inhumanité de Scarpia qui se présente comme un psychopathe rassemblant en son sein tous les aspects de la cruauté humaine et secrètement, nous souhaitons sa mort. C’est, me semble t-il, cette mort là qui ressemble à l’acte de Judith dans la représentation Artemisia Gentileschi.


    Gentileschi Judith et Holopherne
    Bien sûr, la situation est différente. Judith agit dans la volonté de sauver son peuple tandis que l’acte de Tosca est individuel (elle libère tout de même Rome d’un despote haï de tous… !). Pourtant, le couteau est le même, la surprise des victimes est totale et le moment choisi pour le crime se situe au moment où la victime croit posséder sa proie. La proximité du spectateur est tout aussi semblable. Confortablement installé dans notre fauteuil d’opéra, nous sommes effrayés par la scène qui se déroule sous nos yeux. Nous participons (avec ce que cela comporte de gêne morale) à ce geste définitif et sauvage. Oui, la démarche est la même et elle fait recette ! Nous souhaitons cette mort de Scarpia tout en en mesurant les conséquences psychologiques.


    tosca_poignard


    Mais voilà, Tosca n’est pas Judith. Elle n’agit pas dans un calme irréel. Souvent habillée de rouge vif, sa robe anticipe sur le sang qui sera versé. Cela lui confère, selon la complexe symbolique des couleurs un aspect positif (le rouge est la couleur de l’amour), mais aussi une teinte d’interdit. Le rouge symbolise bien souvent l’interdit et les femmes « pécheresses » étaient vêtues de cette couleur. Cette couleur a aussi une signification religieuse qui attribue à celui ou celle qui la porte une fonction de martyr. La tension nerveuse est perceptible et l’agitation crée une tension irréversible. Tosca a peur du geste qu’elle est amenée à commettre, mais elle n’a plus le choix. Elle est embarquée dans un parcours à sens unique et ne peut pas reculer. La rage et les cris (Muori…muori !) en sont un poignant et terrifiant témoignage.

    Tosca 2
    La musique de Puccini est géniale car elle nous montre clairement le désarroi intense de Tosca dans l’introduction orchestrale de la scène finale de l’acte 2. En fa dièse mineur, les violons, doublés par les altos, déploient une mélodie très mélancolique, mais portée par la rythmique syncopée des vents. Nous sommes engagés dans le fameux sens unique. Sur ce fond musical étrange, viennent se greffer les quelques paroles liées au laisser passer que Scarpia rédige. A l’issue de cette introduction, Scarpia semble triompher (Tosca, tu es enfin à moi !). L’orchestre prend de l’ampleur, mais aussitôt illustre le fameux coup de couteau dans une terrible agitation. Il transmet toute la rage de Tosca, tout se précipite, les dissonances et rythmes chaotiques envahissent la partition, on ne chante plus on hurle. Quand Tosca constate, un peu conventionnellement, la mort de l’homme (E morto !), l’orchestre conclut l’acte avec le thème de l’introduction augmenté de toutes les cordes et des bois à l’unisson, renforçant de la sorte ce sentiment de destin terrible qui ouvrait la scène. Rideau ! Nous sommes tous sous le choc !


    Callas et Gobi Tosca
    Ce n’est certes pas la première fois que nous assistons à mort d’homme sur la scène d’opéra, pourtant celle-ci nous bouleverse plus que d’autres. Le réalisme de la scène et, encore une fois, la proximité de l’action nous englobe en réveillant ce malaise déjà éprouvé en observant Judith et Holopherne dans la version baroque de Gentileschi. Les mêmes ressources de l’émotion, enfouies au plus profond de nous-mêmes, refont surface et gênent notre perception morale et sociale. On ne tue pas un être humain semble nous rappeler notre âme. Une vie, c’est sacré ! Pourtant, et la question mérite d’être posée, de tels individus ont-ils encore le droit de vivre et de sévir à leur guise ?


    L’acte criminel semble parfois se présenter comme une nécessité irrépressible parce qu’il nous touche au plus profond de l’âme et qu’aucune justice terrestre ne peut en venir à bout. La mort est-elle une solution ? Sans doute non, mais je ne voudrais pas m’engager plus avant dans un débat où la subjectivité occulte la raison...

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