traité d'harmonie

  • Transfiguration

    On peut considérer le Traité d’harmonie (Harmonielehre) d’Arnold Schoenberg comme une œuvre à part entière. Publié pour la première fois en 1911 et dédié « à la mémoire de Gustav Mahler », l’ouvrage théorique nous montre que le viennois si moderne n’était pas venu de rien. Au contraire, il avait étudié toutes les ressources de l’écriture musicale du passé et y avait appris non seulement le respect et l’amour des anciens, mais aussi la modestie du propos face à tant de génies.

    Schoenberg n’est pas l’iconoclaste que beaucoup veulent voir. Il n’est pas le résultat d’une rupture avec le passé, mais une prolongation, une suite inévitable aux avancées de Wagner, Mahler et Zemlinsky. Voilà un principe que je mets un point d'honneur à défendre à chaque fois que j'en ai l'occasion. Dans l'évolution de la musique avec Schoenberg et ses disciples, la première constatation ne doit pas être celle d'une rupture avec le passé, mais, au contraire, une prolongation et un amplification des propos du dernier romantisme. La Nuit transfigurée, œuvre qui sera entendue cette semaine à l’OPL devrait une fois pour toutes convaincre les plus réticents que le propos initial de Schoenberg touche bien aux dernières manifestations du romantisme, à l’actualité de l’expressionnisme et à l’avant-garde qui annonce cette fameuse « Seconde école de Vienne », fécondée également par Berg et Webern.


    Le début de Verklärte Nacht de Schoenberg, dans la version originale pour sextuor à cordes.

     

    Quelques mots tirés de l’avant-propos à la première édition du traité viendront, j’en suis sur, éclairer les raisons et les motivations d’un tel ouvrage de la part de celui qui allait porter la musique viennoise et, par extension, occidentale, plus loin qu’on n' avait osé l'imaginer.

     

    Arnold Schoenberg

    Arnold Schoenberg (1874-1951)

     

    Notre époque cherche beaucoup. Mais qu’a-t-elle trouvé avant tout ? Le confort. Il n’est pas jusqu’aux choses de l’esprit où celui-ci ne s’étire de tout son long nous rendant confortables bien au-delà de ce que nous devrions être. Aujourd’hui, plus que jamais, règne la facilité et l’on résout de problèmes à la seule fin d’écarter un désagrément de son chemin. Mais de quelle façon les résout-on ? Et peut-on prétendre les avoir vraiment résolus ? Il m’apparaît surtout en clair que le mot confort se conjugue très bien avec superficiel. Il est assez facile d’avoir une « conception du monde » lorsque nos regards n’y perçoivent que l’agréable et le facile au mépris de tout le reste, c'est-à-dire de l’essentiel. Ce qui laisserait entendre que ces conceptions du monde sont établies à la mesure de leurs détenteurs et que les éléments qui les motivent sont tous nés de l’effort de ceux-ci pour se disculper. Car il est curieux de constater que les hommes de notre temps qui sur le plan moral échafaudent tant de lois nouvelles (ou mieux encore renversent les anciennes), ne peuvent pas vivre dans l’idée d’avoir tort ! Mais le confort n’est pas très compatible avec l’autochâtiment et on préfère alors refuser le tort ou l’élever au rang de vertu. Ce qui est une manière de considérer la reconnaissance de la faute comme l’expression même de la faute. Le penseur, qui est, lui, en perpétuelle recherche, fait exactement le contraire. Il montre qu’il y a des problèmes et que ceux-ci attendent des solutions. Comme un Strindberg pour qui la vie « rend toute chose hideuse », ou un Maeterlinck pour qui « les trois quart de nos frères sont condamnés à la misère », un Weininger et bien d’autres dont la pensée grave compte encore pour nous.

    Le confort promu conception du monde ! Surtout le moins de mouvement possible, aucune secousse. En vérité, ceux qui aiment à ce point le confort ne cherchent jamais que là où ils ont la certitude de trouver quelque chose.

    Je connais un jeu de patience : dans une boite fermée d’un couvercle de verre se trouvent trois petits tubes métalliques de calibre inégal et qu’il s’agit de faire entrer les uns dans les autres. On peut y arriver méthodiquement, mais cela prend toujours beaucoup de temps. Mais on peut aussi s’en remettre au hasard et secouer la boite aussi longtemps que possible jusqu’à ce que l’on réunisse finalement les tubes. Est-ce vraiment un hasard ? Tout le laisse entendre, mais je n’y crois guère, car derrière cela se cache une pensée en vertu de laquelle le seul mouvement est en mesure de provoquer ce que la réflexion n’a pu atteindre. N’en est-il pas de même au cours des études ? Que peut obtenir le maître par une méthode ? Dans le meilleur des cas le mouvement, car sans lui s’installent la sclérose et la stérilité. Il est seul générateur de vie et productif. Alors, pourquoi ne pas commencer par le mouvement ? Mais le confort ? En refusant tout dynamisme, il nous détourne de toute recherche.

    Il importe peu de partir du mouvement pour aboutir à la recherche ou de la recherche pour provoquer le mouvement. Seul le mouvement engendre la vraie culture, c'est-à-dire la formation, le développement. Un maître qui ne s’échauffe pas en ne disant que « ce qu’il sait » a peu de chance d’épuiser ses élèves. C’est de lui que doit partir le mouvement et sa propre excitation se transmettre à ses élèves qui, à son instar, se mettront alors à chercher. Ainsi il n’aura pas dispensé une vague culture qui signifie aujourd’hui : savoir un peu de tout sans comprendre quoi que ce soit. Ce joli mot doit avoir un tout autre sens. C’est pourquoi je préférerais qu’on le supplantât par formation ou développement.

     

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    Alors il devient clair que le premier devoir du maître est de précipiter l’élève dans une certaine agitation, après quoi, le calme revenu, il est probable que diverses choses auront trouvé en lui leur vraie place. A moins qu’elles n’y parviennent jamais.

    Le mouvement ainsi propagé à partir du maître peut aussi lui revenir. Et c’est dans ce sens que je peux vraiment dire combien ce livre, je le dois à mes élèves. Qu’ils en soient tous remerciés. »

    Pour tout vous dire, la lecture de cette préface, quand j’étais étudiant (mais ne l’est-on pas toute notre vie ?) a beaucoup influencé mon propre travail sur la musique et sur la vie en général. Chercher à créer le mouvement pour éveiller l’autre à la recherche et profiter en retour des découvertes d’autrui, voilà ce que je n’hésiterais pas à nommer la nature humaine, celle qui nous pousse toujours un peu plus loin et nous fait nous métamorphoser, nous transfigurer pour reprendre une notion toute romantique tirée de Goethe et exploitée par Richard Strauss. Ainsi, susciter une prise de conscience et la vivre soi-même le plus fort possible est bien plus utile que l’étalage d’une érudition sèche aussi vaste soit-elle. L’érudition est le confort (et il est souvent bien utile), mais la recherche et l’approfondissement des dimensions humaines sont essentiels, bien que moins confortables, à la vie de l’être. La remise en question continue permet cette transfiguration qui éclaire toujours un peu plus la vision qu'on peut avoir du monde et la place qu'y occupe l'homme... Une bonne leçon de modestie...!

     

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